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La CAOPA pousse une commission tripartite pour défendre la pêche artisanale durable

Ziguinchor, Gunjur, Brufut, Bissau – 11-17 juillet 2026. Pendant qu’un stock de sardinelles migre indifféremment des eaux sénégalaises aux eaux gambiennes puis bissau-guinéennes sans jamais présenter le moindre document, les pêcheurs qui vivent de ce stock, eux, sont arrêtés à chaque frontière. C’est cette incohérence – une ressource sans frontière, gérée par des hommes qui, eux, en ont – que sept jours de réunions consécutives dans trois pays viennent de commencer à corriger.

Entre le 11 et le 17 juillet 2026, la Confédération africaine des organisations professionnelles de la pêche artisanale (CAOPA) a coordonné une séquence rare : trois rencontres, dans trois pays, avec un seul objectif – faire naître des commissions mixtes tripartites entre les organisations professionnelles du Sénégal, de la Gambie et de la Guinée-Bissau, avec la Mauritanie déjà annoncée comme prochaine étape.

Ce n’est pas un énième atelier régional. C’est un changement de principes.

Le problème que personne ne voulait nommer

Pendant des décennies, la gouvernance des pêches ouest-africaines a suivi une logique simple : les États négocient des accords de pêche entre eux, puis informent – parfois – les pêcheurs de ce qui a été décidé pour eux. Le professionnel de la pêche artisanale, premier concerné, dernier consulté.

Gaoussou GUEYE -Pdt CAOPA GBGaoussou Gueye, président de la CAOPA, a posé le diagnostic sans détour lors de la réunion de Ziguinchor, première étape du processus :

« Les organisations professionnelles doivent être davantage associées à la mise en œuvre des protocoles de pêche conclus entre les États, afin que les pêcheurs maîtrisent leurs droits, leurs obligations et le contenu des accords qui encadrent leurs activités. »

Cette remarque mérite d’être lue deux fois. Elle ne réclame pas seulement de la consultation. Elle réclame de la maîtrise – c’est-à-dire la capacité, pour un pêcheur artisan de Ziguinchor, Gunjur ou Bissau, de savoir précisément ce qu’un accord signé par deux ministres change concrètement à sa journée de mer.

Le chef du Service régional des pêches de Ziguinchor, Abdoulaye Diédhiou, a replacé le problème sur le terrain, loin des salles de conférence :

« Les difficultés concernent plus souvent les relations entre les pêcheurs sénégalais et les services de contrôle des pays voisins que les pêcheurs eux-mêmes. »

Autrement dit : le conflit n’oppose pas, la plupart du temps, un pêcheur sénégalais à un pêcheur gambien ou bissau-guinéen. Il oppose un pêcheur à une administration étrangère dont il ignore les règles. Ce diagnostic change tout. Il déplace le problème d’une question de rivalité entre communautés vers une question, beaucoup plus soluble, d’accès à l’information et de reconnaissance mutuelle des statuts.

Un chiffre qui met … garde

Un des moments les plus importants de la séquence de Ziguinchor est une mise en garde statistique. Les débarquements dans la région sont passés d’environ 70 000 à 84 000 tonnes – une hausse qui, présentée seule, ressemblerait à une bonne nouvelle. Abdoulaye Diédhiou a immédiatement désamorcé cette lecture :

Abdoulaye Diedhiou« L’augmentation de l’effort de pêche peut masquer une situation de surexploitation lorsque les captures par unité de pirogue stagnent. »

Principe à retenir : une production en hausse ne signifie jamais, en soi, une ressource en bonne santé. Elle peut au contraire signaler l’inverse – davantage de pirogues, davantage de carburant, davantage d’heures en mer pour capturer, au fond, la même quantité de poisson qu’avant. C’est l’indicateur qui rassure les décideurs pendant que la ressource, elle, continue de s’épuiser. Toute politique de pêche qui se contente de suivre le tonnage débarqué sans rapporter ce chiffre à l’effort de pêche engagé navigue à l’aveugle.

C’est précisément ce type de lecture fine que les commissions mixtes veulent institutionnaliser : non pas remplacer la statistique officielle, mais y ajouter la connaissance de terrain que seuls les pêcheurs possèdent.

Ce qui a été fait : trois étapes, un même fil

Étape 1 – Ziguinchor, 11 juillet : recueillir la parole avant de la porter

La première réunion, organisée avec l’appui financier de Fauna & Flora, n’avait pas vocation à décider. Elle avait pour mission, selon la CAOPA, de « recueillir les préoccupations » des professionnels sénégalais, afin qu’elles pèsent dans les discussions sous-régionales à venir à Banjul puis à Bissau. Avant de bâtir une structure de gouvernance partagée, on commence par écouter ceux qui en dépendront.

Nfaly Barro, vice-coordinateur du Conseil local de pêche artisanale (CLPA) de Ziguinchor, a résumé le sentiment général avec une franchise rare dans ce type de forum :

« Cette rencontre aurait dû être organisée depuis longtemps. »

Le même intervenant a listé les points de friction communs à tous les pêcheurs de la sous-région, quelle que soit leur nationalité : la taille des pirogues, les captures accidentelles de requins, le balisage des aires marines protégées, et les contraintes administratives lors des activités transfrontalières. Sa conclusion résume l’esprit de tout le processus :

« Nous espérons que ce futur cadre de concertation permettra aux professionnels de résoudre durablement une grande partie de ces préoccupations. »

Étape 2 – Gambie, 13-14 juillet : la première commission prend forme

Gunjur
Gunjur 13 juillet 26

À Gunjur et Brufut, le processus franchit un cap décisif : la commission mixte entre la NAAFO (Gambie) et le CONIPAS (Sénégal) est actée, composée de six membres – trois par organisation – selon le procès-verbal du 14 juillet.

Le secrétaire général de la CAOPA, Dawda Saine, acteur du secteur depuis plus de trente ans, a précisé que cette commission ne devait surtout pas devenir :

Comme « la plupart du temps, quand on parle de participation, les gens vous diront : “On vous a invité à des réunions, vous avez signé le registre de présence et celui des indemnités, donc on considère que vous avez participé.” Ce n’est pas de cela dont nous parlons ici. Nous parlons de participation effective où nous pouvons prendre des initiatives. »

Cette phrase fixe une ligne de partage nette entre deux modèles de gouvernance : la participation de façade, mesurée en feuilles de présence, et la participation effective, mesurée en capacité d’initiative. Une commission mixte qui ne produirait que des comptes rendus de réunion n’aurait rien changé. Une commission qui peut peser sur l’application d’un protocole, alerter une administration, ou faire remonter un conflit avant qu’il ne dégénère, change la nature même du pouvoir.

Dawda Saine a également offert au processus l’un de ses arguments les plus solides, en l’ancrant dans le droit international plutôt que dans la seule solidarité régionale :

« La pêche irresponsable, où qu’elle ait lieu, constitue une menace pour la gestion durable partout ailleurs. Nous partageons la même frontière. »

C’est un principe qui dépasse largement la pêche : dans un écosystème partagé, la conformité d’un acteur ne protège rien si son voisin direct n’est pas soumis à la même discipline. Le Sénégal peut appliquer un repos biologique exemplaire ; si la Gambie voisine ne l’applique pas sur le même stock migrateur, l’effort sénégalais est en grande partie annulé. Cette interdépendance biologique est l’argument le plus difficile à contester par des administrations habituées à raisonner uniquement dans leurs frontières nationales.

Fatou Pierre Choye, président de la NAAFO, a de son côté rendu tangible ce que cette commission change dans le quotidien économique des femmes transformatrices, souvent les grandes oubliées des accords de pêche :Fatou Pierre Choye NAAFO

« Aujourd’hui, se procurer du poisson pour le vendre est un véritable casse-tête […] quand l’usine achète le poisson à 500 dollars, les femmes le revendent entre 600 et 700 dollars. »

Elle a résumé l’utilité très concrète de la commission mixte pour ces femmes :

« Si vous ne pouvez pas vous procurer de poisson en Gambie, vous pouvez aller au Sénégal et en acheter sans aucun problème. »

 

Burfut Journalits

La réunion en Gambie a également rassemblé des journalistes pour une session consacrée au rôle des médias dans la sensibilisation aux défis auxquels est confrontée la pêche artisanale et à l’importance d’une gestion durable des pêches.
Les journalistes et animateurs gambiens ont découvert l’expérience de l’Association des communicateurs en pêche des radios communautaires et généralistes du Sénégal, présentée par Omar Diaw, président de l’ACPRCG.
Une dynamique similaire est envisagée par la CAOPA en Gambie pour mieux informer, sensibiliser et accompagner les communautés de pêche.

Étape 3 – Bissau, 16-17 juillet : le cadre tripartite …

À Bissau, le processus s’élargit à la Guinée-Bissau via le RENAMUP, le réseau des femmes de la pêche artisanale. Le procès-verbal officiel, du 17 juillet à l’hôtel Malaika, acte la création d’une Commission mixte tripartite RENAMUP-CONIPAS, CONIPAS-NAAFO, sous la supervision de la CAOPA.

La réunion s’est ouverte par un temps de mémoire à la Vice-Présidente de la CAOPA Antonio Adama Djalo, décédée, figure emblématique de la pêche artisanale bissau-guinéenne – rappel que ce mouvement se construit aussi sur des trajectoires humaines et des pertes.

Papa CàPapa Cá, président de la Plateforme des acteurs non étatiques de la pêche artisanale et de l’aquaculture, asitué le processus dans sa continuité géographique :

« Le processus a commencé à Ziguinchor, au Sénégal, est passé par la Gambie et est désormais arrivé en Guinée-Bissau. »

Il a également livré un chiffre qui mesure l’ampleur de ce que cette structure vient combler : la CAOPA, qui fédère des organisations dans 29 pays africains, a resolu plusieurs plaintes concernant des conflits entre pêcheurs de la sous-région – preuve que l’absence de mécanisme de dialogue permanent avait un coût réel, mesurable, avant même la création de la commission.

Le procès-verbal de Bissau fixe des règles de fonctionnement précises, qui donnent à cette commission une architecture plus robuste qu’une simple déclaration d’intention :

  • Composition : neuf membres, à raison de trois représentants par organisation (RENAMUP, NAAFO, CONIPAS) ;
  • Fréquence : au moins une réunion annuelle, plus des sessions à la demande de l’une des parties ;
  • Décision : par consensus exclusivement ;
  • Présidence : tournante, assurée par le pays hôte de chaque réunion ;
  • Reddition de comptes : les procès-verbaux sont transmis aux trois organisations, qui les partagent avec la CAOPA et les autorités compétentes des trois pays.

Ce sont des détails qui, mis bout à bout, transforment une intention politique en institution vérifiable. Une commission sans calendrier de réunion, sans règle de décision et sans circuit de reddition de comptes reste un vœu pieux. Celle-ci en a un.

Groupe GBLe Président de la CAOPA, Gaoussou Gueye a profité de la tribune de Bissau pour élargir l’ambition au-delà des trois pays déjà engagés, en appelant à une plus grande collaboration transfrontalière et en exprimant l’espoir d’étendre le mécanisme avec la République de Guinée. Il a également fixé deux priorités transversales pour l’avenir de la commission : une participation accrue des jeunes et des femmes, et la fourniture d’équipements adaptés à la capture des petits pélagiques comme la sardinelle – condition, selon lui, pour que cette ressource continue de nourrir les populations côtières.

En Gambie et en Guinée-Bissau, les représentants des ministères en charge des pêches et de l’économie maritime ont salué l’initiative de la CAOPA, et ont promis d’accompagner le processus.

Le vrai problème n’est pas juridique

Dans un entretien accordé à la CAOPA en marge des réunions gambiennes, Dawda Saine a fait remarquer :

« Les protocoles ont changé, les conventions, les lois, mais le mal persiste […] le changement dont nous avons besoin n’est plus un changement de système, de politique ou de législation, mais un changement de comportement humain. »

Depuis des décennies, la réponse à la surpêche a presque toujours été la même : un nouveau texte, un nouveau protocole, une nouvelle convention. Dawda Saine pointe une faille structurelle : “on continue de recruter des biologistes et des écologistes de la pêche pour résoudre un problème qui est, à sa racine, un problème de comportement humain – et l’on oublie systématiquement de faire appel aux anthropologues de la pêche et aux chercheurs en sciences sociales, seuls véritablement outillés pour ce diagnostic”.

“Les lois sont bonnes, les scientifiques sont là, les données existent – mais aucune stratégie n’aborde la question humaine”, regrette-t-il.

Dawda SAINELe secrétaire général de la CAOPA propose, un second cadre conceptuel tout aussi transposable, cette fois emprunté aux sciences de la transition, pour penser l’accompagnement des pêcheurs contraints de changer de pratiques :

« La transition est un processus en trois phases […] La première phase consiste à oublier l’ancienne façon de faire les choses […] La deuxième phase est ce que nous appelons la “zone d’incertitude”, ou zone neutre […] Et la troisième phase, c’est le nouveau départ. »

Appliqué à la pêche artisanale, ce modèle a une implication directe : “toute mesure de restriction – zone d’interdiction, repos biologique, interdiction d’un engin de pêche – doit être accompagnée d’une compensation qui couvre les trois phases, et pas seulement la perte immédiate”, a-t-il préconisé.

Indemniser un pêcheur pour la fin d’une pratique sans l’accompagner dans la zone d’incertitude qui suit, c’est garantir que la mesure sera contournée, contestée, ou simplement ignorée.

Dawda Saine referme la boucle en reliant cogestion, droit international et principe biologique en une formule simple :

« Le poisson ne connaît personne. Le poisson n’a pas besoin de passeport. »

La gouvernance des biens communs transfrontaliers ne se construit pas en haut, elle se construit à l’endroit exact où les usagers de la ressource se rencontrent.

Mamadou Aliou DIALLO

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