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Petits pélagiques : l’urgence d’une cogestion transfrontalière et scientifique

Face au risque d’effondrement des stocks de sardinelles qui nourrissent des millions de personnes en Afrique de l’Ouest, Gaoussou Gueye appelle à sceller une alliance sacrée entre États, scientifiques et communautés de pêcheurs.

Du 19 au 20 mai 2026, l’Institut Mauritanien de Recherches Océanographiques et des Pêches (IMROP) à Nouakchott a abrité un atelier sous-régional, organisé par la Commission Sous-Régionale des Pêches (CSRP), dédié à la gestion des petits pélagiques en Afrique de l’Ouest. C’est dans ce cadre stratégique que président de la Confédération africaine des organisations professionnelles de la pêche artisanale (CAOPA), a lancé un cri d’alarme sans équivoque : “quand les petits pélagiques s’effondrent, c’est toute la sécurité alimentaire du continent qui vacille. Les données chiffrées partagées lors de cet événement mettent en lumière une dépendance vitale : ces espèces représentent plus de 60 % de la source de protéines animales pour des millions de ménages côtiers, tandis que plus de 50 % des emplois dans les zones côtières dépendent directement de la pêche artisanale”, a souligné  Gaoussou Gueye. 

Face à la pression climatique grandissante sur les stocks et les saisons, l’enjeu ne réside plus dans une simple surveillance administrative, mais dans la construction urgente d’une gouvernance partagée et inclusive.

« Aucune frontière ne retient les sardinelles » : briser la fragmentation institutionnelle

©image -CSRP1
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Le premier angle mort identifié par la CAOPA réside dans une fragmentation institutionnelle profonde. Les politiques halieutiques nationales actuelles souffrent d’une déconnexion totale entre pays voisins, alors même qu’elles s’appliquent à des stocks de poissons qui ignorent les frontières étatiques. 

Comme le rappelle Gaoussou Gueye, « aucune frontière ne retient les sardinelles ». Ce ne sont pas seulement les stocks de sardinelles et d’ethmaloses qui circulent de manière transfrontalière, mais également les pêcheurs artisans eux-mêmes avec leurs pirogues, les mareyeuses, les femmes transformatrices, ainsi que les produits, les prix et les dynamiques de marchés régionaux.

Continuer à gérer cette ressource ultra-mobile par le prisme de réglementations nationales cloisonnées, constitue une erreur stratégique majeure. 

Pour la CAOPA, la seule réponse viable est une approche partagée, impliquant une coordination étroite de la gestion au niveau sous-régional, spécifiquement au sein de la zone CSRP. Cette harmonisation interétatique est le premier pilier indispensable pour éviter l’épuisement d’une ressource partagée par plusieurs nations.

Connecter la science de l’IMROP et la réalité du terrain

©Image CSRP-IMROP

Pour sortir de l’impasse d’une gestion déconnectée, Gaoussou Gueye prône une refonte des procédures à travers un triptyque indissociable : les savoirs scientifiques, les réalités des communautés et la confiance mutuelle. La recherche scientifique, menée par des organismes de référence comme l’IMROP, apporte des contributions indispensables sous forme de données biologiques, de modèles mathématiques de stocks et d’avis d’experts.

Cependant, cette science reste incomplète si elle n’intègre pas les observations quotidiennes des professionnels de la mer. Les pêcheurs artisans accumulent en effet une quantité colossale de données factuelles que les outils scientifiques classiques ne parviennent pas toujours à capturer en temps réel. Ils observent les zones exactes et les routes migratoires précises empruntées par les poissons à chaque saison, documentent les périodes réelles d’abondance ou de raréfaction sur le terrain, et constatent l’évolution fine des tailles, des poids et de la composition des espèces sur plusieurs années. 

De surcroît, les communautés vivent en première ligne les effets immédiats du changement climatique, qu’il s’agisse de la dangerosité accrue de la mer, des tempêtes fréquentes ou de l’imprédictibilité totale des saisons de pêche. Fusionner la rigueur académique de l’IMROP et l’expérience empirique des professionnels est un chemin pour bâtir des modèles de gestion fiables.

Instituer les commissions mixtes et opérationnaliser le GT-PA

Cette synergie indispensable entre science, administration et communautés doit s’incarner dans des structures opérationnelles pérennes. La CAOPA formule une proposition concrète : la création de commissions mixtes transfrontalières de professionnels. Conçues comme de véritables espaces de dialogue structuré, ces instances doivent réunir régulièrement les hommes et les femmes professionnels de la pêche artisanale de pays voisins. Leurs missions seront hautement opérationnelles : identifier collectivement les problèmes communs, collecter et partager les données issues directement des communautés, documenter les effets visibles du changement climatique sur la mobilité des stocks, et faciliter la résolution des tensions et conflits d’espace chroniques entre les différents engins de pêche et les flottes industrielles.

Parallèlement, cette dynamique doit s’appuyer sur le Groupe de Travail Pêche Artisanale (GT-PA) de la CSRP. Le GT-PA doit devenir un espace majeur de co-construction législative et technique, rompant avec les consultations ponctuelles et superficielles du passé pour intégrer pleinement les réseaux professionnels de la CAOPA, capables de mobiliser le terrain et de diffuser l’information de manière bidirectionnelle.

Pourquoi la cogestion réelle est une condition absolue de durabilité

©image -CSRP
©image -CSRP

L’analyse des crises halieutiques successives en Afrique de l’Ouest démontre que la durabilité ne peut en aucun cas être décrétée de manière descendante par des administrations isolées. Lorsque les communautés de pêcheurs ne savent pas exactement qui pêche, en quelles quantités, et selon quelles règles, le déficit de transparence détruit toute confiance. 

Des décisions de gestion structurantes prises sans l’inclusion réelle des acteurs du terrain sont, au final, mal appliquées, voire rejetées par les communautés. À l’inverse, transformer les procédures de gestion en véritables instruments de cogestion redonne de la responsabilité aux acteurs. Les pêcheurs ont besoin de nourrir une confiance solide dans les règles pour pouvoir les respecter et, surtout, pour les faire respecter au sein même de leurs propres communautés. L’inclusion des pêcheurs, des mareyeuses et des femmes transformatrices n’est pas une concession polie, c’est une exigence d’efficacité technique.

Pour sauver les petits pélagiques ouest-africains, l’alliance entre des institutions fortes et des communautés informées, organisées et écoutées s’impose comme l’unique voie de salut. 

La CAOPA se dit prête à assumer sa part de responsabilité en mobilisant ses membres, en facilitant le dialogue et en formulant des propositions fondées sur la réalité du terrain. Il appartient désormais aux administrations nationales et à la CSRP de franchir le pas décisif : reconnaître juridiquement et politiquement les pêcheurs artisans comme des co-gestionnaires à part entière, car sans eux, aucune politique de préservation de l’océan ne sera durable.

Aliou DIALLO

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