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Troisième Sommet de la pêche artisanale: Ce qui s’est vraiment joué à Rome

Au programme officiel : la mise en œuvre des Directives volontaires sur la pêche artisanale. Dans les faits : un bras de fer sur la place des communautés dans « l’économie bleue », une passe d’armes publique sur l’aquaculture, et une question jamais résolue – qui décide, au final, pour ceux qui vivent de la mer ?

La « peur bleue » d’être chassés de la mer

Dawda SAINE SSF26Le sujet qui a traversé les trois jours ne figurait pas dans le titre des sessions : l’exclusion. Dawda F. Saine, secrétaire général de la CAOPA, l’a nommé sans détour : « Il y a cette peur bleue aussi d’autoprotection par l’exclusion. Il y a trois concurrences… l’exclusion concurrentielle, la concurrence inter-espèce, et la concurrence intra-pêche artisanale. » Derrière ces formules, des réalités connues des communautés ouest-africaines : les chalutiers industriels dans les zones artisanales, les projets pétroliers, gaziers, miniers ou touristiques qui accaparent le littoral, et la pression interne sur des stocks déjà fragiles comme la sardinelle.

La vice-présidente de la CAOPA, Mercy Mghanga, commerçante de poisson, est revenue sur la menace des chalutiers étrangers pour les pêcheries communautaires.

Des préoccupations partagées au-delà de l’Afrique : en Amérique latine comme en Asie, les délégués ont décrit les mêmes mécanismes d’accaparement des espaces côtiers au nom d’autres usages de la mer.

Ce que les organisations de pêche ont dit à la tribune

Dialikatou Cherif Haïdara a directement relié cette question au Comité des pêches : “J’ai compris que le COFI n’est pas un endroit réservé aux diplomates. C’est un lieu où notre travail peut peser sur des décisions qui nous concernent directement.” Elle a rappelé l’Appel à l’action lancé en 2022 par la CAOPA avec vingt-cinq réseaux d’Afrique, d’Asie, du Pacifique, d’Europe et des Amériques, porteur de cinq priorités : accès aux zones côtières et cogestion, participation des femmes, protection face à la concurrence d’autres secteurs de l’économie bleue, transparence dans la gestion des pêches, adaptation des jeunes au changement climatique.

ZoilaDepuis l’Amérique latine, Zoila Bustamante Cárdenas, présidente de la Confédération nationale des pêcheurs artisanaux du Chili (CONAPACH) et de l’Union latino-américaine des pêcheurs artisanaux (ULAPA), a porté le même constat sous un autre angle : “sans union, nous ne pouvons rien, il n’y a aucune possibilité de gagner quoi que ce soit”. Elle a appelé à une déclaration finale unique, soutenue par tous, plutôt qu’à plusieurs textes dispersés.

Depuis les Caraïbes, Nadine, Vice-présidente du Forum mondial des peuples de pêcheurs (WFFP) et originaire du Belize, a formulé la revendication en des termes politiques : “si vous représentez un mouvement mondial ou régional, vous devez avoir des droits dans l’élaboration des politiques et la prise de décision”. Elle a rappelé que les organisations de pêcheurs ne siègent au COFI qu’en tant qu’observatrices.

La passe d’armes sur l’aquaculture

Le moment le plus tendu du Sommet est venu du discours d’ouverture lui-même. Le Directeur général de la FAO, Qu Dongyu, a défendu la « transformation bleue » de la FAO, feuille de route qui mise notamment sur le développement de l’aquaculture. S’adressant aux délégués, il a affirmé : « Beaucoup de gens pensent que le poisson sauvage est meilleur que le poisson d’élevage. Scientifiquement, c’est absurde. » Pour les organisations de pêcheurs présentes, l’épithète est passée mal : elles y ont vu la promotion d’un modèle productiviste aux dépens des communautés qui vivent de la pêche de capture.

Le président de la CAOPA, Gaoussou Gueye, a réagi aux propos du directeur général de la FAO présentant l’aquaculture industrielle comme alternative à la pêche sauvage. Sa réplique : “C’est de la peine, nous sommes ici pour représenter les communautés, eux qui sont en mer, qui nourrissent le monde, qui contribuent à nos économies, qui luttent [contre] la pauvreté, et on les laisse piétiner devant nous, leurs représentants (…) A mon avis, on doit faire une correspondance avec courage et la signer nous tous et la lui adresser pour lui faire comprendre que [ce discours] nous a manqué de respect, parce que ce n’est pas la première fois.”

Son Sous-Directeur général et Directeur de la Division des pêches et de l’aquaculture de la FAO, Manuel Barange, a clos le 3ème Sommet en rappelant l’urgence alimentaire : « Nous avons 600 millions de personnes qui souffrent de la faim aujourd’hui dans le monde. » Il a indiqué que le mot « industriel » ne figure pas dans la feuille de route de la transformation bleue, qui vise selon lui d’abord les petits producteurs, et a encouragé les organisations à se référer aux documents officiels plutôt qu’aux interprétations orales.

 

Les ministres, entre convergences et silences

06 September 2026, Rome, Italy - (L-R) Manuel Barange, FAO Assistant Director-General, Fisheries and Aquaculture Division (NFI), Jean Maharavo, Minister of Fisheries and the Blue Economy, Madagascar, Sakti Wahyu Trenggono, Minister of Maritime Affairs and Fisheries of Indonesia, FAO Director-General QU Dongyu, Rivetla Edipo Araujo Cruz, Minister of Fisheries and Aquaculture, Brazil, Eveline Nair Monteiro Ramos, Minister of Agriculture, Rural Development and Fisheries of Cabo Verde. Small-Scale Fisheries Summit (SSF Summit 2026) - High-Level Ministerial Session, FAO Headquarters (Green Room). Photo credit must be given: ©FAO/Giulio Napolitano. Editorial use only. Copyright ©FAO.Le dernier jour, la session ministérielle a fait monter les États à la tribune. Quatre ministres ont pris la parole : le Brésil, le Cabo Verde, l’Indonésie et Madagascar – pays qui, tous, ont engagé des plans d’action pour la pêche artisanale. Le ministre brésilien de la Pêche et de l’Aquaculture, Édipo Araújo Cruz, a résumé l’exigence du secteur : « Il n’y a pas d’avenir pour la pêche sans la conservation des ressources halieutiques. Comme il n’y a pas de pêche durable sans la garantie de conditions de vie dignes pour les femmes et les hommes qui vivent de la mer. »

Le ministre indonésien des Affaires maritimes et de la Pêche, Sakti Wahyu Trenggono, a insisté sur le rôle politique des communautés : « Les pêcheurs artisanaux ne sont pas seulement des bénéficiaires de développement, ils doivent être des partenaires de développement. »

Au Cap-Vert, la ministre de l’Agriculture, du Développement rural et des Pêches, Eveline Nair Monteiro Ramos, a rappelé l’enjeu identitaire : « La pêche artisanale représente beaucoup plus qu’une activité économique. Elle fait partie intégrante de la vie, de la culture et de l’identité de nos communautés côtières. »

À Madagascar, où la pêche à petite échelle représente 67 % de la production halieutique nationale et soutient plus de 2 millions de citoyens, le ministre de la Pêche et de l’Économie bleue, Jean Maharavo, a détaillé l’ampleur du secteur : plus de 242 000 pêcheurs dans près de 3 000 villages côtiers.

Ce qui est resté en lisière

Trois sujets n’ont pas fait l’objet d’un vrai débat contradictoire lors de ce Sommet : le financement pérenne de la mise en œuvre des Directives, les mécanismes concrets de protection des zones contre les industries extractives, et la question du prix d’accès aux ressources pour les jeunes. Ils ont été nommés, pas arbitrés. Aucun consensus documenté n’a été rendu public sur ces points à l’issue des trois jours.

Mamadou Aliou DIALLO, de retour de Rome

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