Quand l’Europe ferme ses ports, les pirogues prennent la mer autrement
Un carton rouge UE (Union européenne) ne couperait pas seulement des exportations. Il éteindrait le principal moteur économique de la jeunesse côtière sénégalaise. Et relancerait, mécaniquement, la route atlantique vers les Canaries. Suite de notre série d’articles !
Mbour, Joal, Kayar : des villes à l’unisson des ports européens
Il suffit d’observer une plage de débarquement sénégalaise un jour férié européen. À Mbour, à Joal, à Hann, l’activité ralentit. Les mareyeurs attendent moins de camions. Les glaciers vendent moins de blocs. Les charretiers traînent. Ce que décrit le rapport du Dr. Makhtar Thiam est une vérité de terrain devenue statistique : le rythme de la pêche artisanale sénégalaise est calé sur les horaires de Vigo, de Gênes et de Marseille.
En 2024, 59,7 % du tonnage exporté vers l’UE partait vers l’Espagne, 20 % vers l’Italie, 7,5 % vers la France. Derrière ces flux, 50 000 à 75 000 pêcheurs artisans, 25 000 mareyeurs, 47 500 transformatrices. Et, en bout de chaîne, des familles entières.
Le carton rouge, déclencheur d’une crise migratoire annoncée
Le rapport est clair : une sanction européenne provoquerait « une pression migratoire accrue chez les jeunes ». La mécanique est connue. Quand la mer ne rapporte plus, les pirogues ne restent pas à quai. Elles se réorientent. Certaines, déjà, changent de cargaison – du poisson vers les candidats à l’émigration irrégulière. Ce qu’on appelle pudiquement la « route atlantique » part précisément des ports que le carton rouge menace : Mbour, Saint-Louis, Kayar, Kafountine.
Le raisonnement économique est implacable. Un pêcheur artisan ayant perdu son débouché européen ne trouvera pas de marché de substitution équivalent : les prix africains ne couvrent pas les coûts d’exploitation des espèces nobles. Sans revenu, avec une pirogue, un moteur et un équipage disponible, l’équation dérive.
Une jeunesse adossée à un secteur de 600 000 emplois
La pêche, au Sénégal, emploie plus de 600 000 personnes selon les données citées dans le rapport. C’est l’un des premiers employeurs du pays, et l’un des rares secteurs à offrir une entrée rapide sur le marché du travail pour les jeunes hommes sans diplôme. Dans les villages côtiers, la pirogue est l’école, le métier et le passeport social.
Retirer ce débouché, c’est effacer une trajectoire de vie entière. Le rapport cite une population potentiellement impactée pouvant atteindre 170 000 emplois dans la seule chaîne de valeur de la pêche artisanale orientée export. Une part importante de ces emplois est occupée par des jeunes de moins de 35 ans, souvent chefs de famille précoces, seuls pourvoyeurs de revenus.
L’endettement comme déclencheur
Le rapport met en lumière un mécanisme peu connu : le financement anticipé des campagnes par les industriels. Pour sécuriser leur approvisionnement, les usines d’exportation avancent aux pêcheurs carburant, vivres et matériel. Cette avance est remboursée sur les captures à venir. Quand le marché européen se ferme, ces avances deviennent des dettes sèches.
Un pêcheur endetté, sans perspective de remboursement, sans marché, sans épargne, n’a que deux choix : rester et sombrer, ou partir. Historiquement, les grands épisodes migratoires depuis les côtes sénégalaises ont été précédés par des chocs économiques dans le secteur de la pêche : baisse des stocks, hausse du carburant, fermeture de marchés. Un carton rouge cumulerait les trois.
L’Europe, à la fois juge et destination
L’ironie n’échappera à personne. L’Union européenne, qui pourrait sanctionner la gouvernance halieutique sénégalaise, est aussi la destination finale des jeunes poussés dehors par cette même sanction. Ferme d’un côté, ouverte de l’autre. Le rapport le laisse entendre sans le formuler brutalement : la cohérence entre politique commerciale, politique de pêche et politique migratoire de l’UE est loin d’être acquise.
Et pourtant, l’arithmétique est simple. Le coût économique estimé de la pêche INN pour le Sénégal est de 150 milliards de FCFA par an (environ 230 millions d’euros). La compensation financière de l’ex-accord UE-Sénégal était de 1,7 million d’euros par an. Entre ces deux chiffres, il y a la marge d’un dialogue technique que le carton rouge rendrait impossible.
Pourquoi cela compte
Les routes migratoires ne commencent pas à Nouadhibou ou à Dakhla. Elles commencent dans un foyer de Kafountine où la marmite est vide, dans une famille de Joal où le père pêcheur n’a plus rien vendu depuis trois semaines, dans un quartier de Mbour où les camions frigorifiques ne viennent plus. Le rapport pose la question sans la fuir : l’Europe peut-elle brandir un carton rouge sans assumer la vague migratoire qui en découlerait ?
La pêche artisanale sénégalaise n’est pas qu’un secteur économique. C’est un stabilisateur social. Un amortisseur démographique. Un rempart contre l’exil. En le fragilisant, une sanction mal pensée ne corrigerait pas la gouvernance industrielle – elle la paierait en pirogues disparues dans l’Atlantique. Le rapport appelle, au contraire, à un « accompagnement progressif ». Parce qu’en matière de pêche comme de migration, la punition n’a jamais empêché le départ.
Mamadou Aliou DIALLO


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