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Carton rouge INN : ce que risque vraiment la pêche artisanale sénégalaise

Carton rouge : les artisans paieront pour les fautes des industriels

Le carton jaune de l’UE vise la gouvernance de la pêche industrielle sénégalaise. Mais ce sont 120 000 pêcheurs, mareyeurs et transformatrices artisans qui risquent de tout perdre. Anatomie d’une sanction mal ciblée.

Cet article est une synthèse du rapport « En cas de carton rouge INN de l’UE au Sénégal, quels pourraient être les impacts sociaux et économiques pour la pêche artisanale ? », du Dr. Makhtar Thiam (avril 2026).

Un avertissement qui cible l’industrie, une sanction qui frapperait les pirogues

En mai 2024, l’Union européenne a adressé au Sénégal un « carton jaune » dans le cadre de sa lutte contre la pêche illicite, non déclarée et non réglementée. La notification concerne la gouvernance du secteur : manque de contrôle des navires sous pavillon sénégalais, défaillances dans le suivi des captures, certifications fragiles, coopération jugée insuffisante avec Bruxelles. Autant de griefs qui visent très précisément la pêche industrielle, pas les 12 494 pirogues actives qui sillonnent la côte.

Pourtant, si le carton jaune devenait rouge, ce sont bien les communautés artisanales qui encaisseraient le choc en premier. Le rapport du Dr. Makhtar Thiam le formule sans détour : les principales victimes d’une sanction commerciale seraient « les communautés de pêche artisanale, alors même que les causes du carton jaune sont principalement liées à des questions de gouvernance de la pêche industrielle ». Une injustice structurelle, inscrite dans la mécanique même de la sanction.

Une filière artisanale « entièrement intégrée » à l’export européen

Le paradoxe est là : ce sont les pirogues qui alimentent les usines, pas les chalutiers industriels. Environ 95 % des produits transformés pour l’exportation proviennent des débarquements artisans sur les plages. En 2024, les 100,3 milliards de FCFA d’exportations halieutiques vers l’UE reposaient donc, à 70 %, sur le travail de pêcheurs artisans : 55,62 milliards de FCFA de valeur ajoutée générée par des hommes qui partent en mer sur des barques en bois, équipées d’un simple moteur hors-bord.

Pêcheurs
Pêcheurs

Cette intégration rend la pêche artisanale particulièrement exposée. Sur les 142 établissements à terre agréés, 88 figurent sur la liste d’exportation UE. Leur fermeture entraînerait l’arrêt brutal de la chaîne d’achat sur 13 sites de débarquement, de Hann à Kafountine en passant par Mbour, Joal et Cayar. Les mareyeurs – 25 000 intermédiaires – n’auraient plus personne à qui vendre. Les pêcheurs, eux, n’auraient plus personne à qui acheter leur carburant à crédit.

Les chiffres d’une sanction mal calibrée

La démonstration économique du rapport est implacable. Au-delà des 100 milliards de FCFA d’exportations menacés, ce sont 50 000 à 75 000 pêcheurs artisans orientés vers les espèces d’exportation qui verraient leurs revenus s’effondrer. S’ajoutent 25 000 mareyeurs d’usine, 47 500 femmes transformatrices (données 2019) dont les circuits de revenus sont connectés à la filière, et une constellation de métiers périphériques : porteurs, charretiers, glaciers, mécaniciens de pirogues, vendeurs de carburant, transitaires.

Au total, le rapport estime qu’entre 120 000 et 170 000 personnes seraient directement touchées. Soit l’équivalent de la population d’une ville moyenne sénégalaise qui basculerait dans la précarité du jour au lendemain – non pas parce que des pêcheurs auraient fraudé, mais parce que l’État n’aurait pas suffisamment contrôlé ses navires industriels.

L’effet domino sur les prix, et le paradoxe alimentaire

Une idée circule souvent : si l’Europe ferme ses portes, le poisson resterait au Sénégal, et les populations mangeraient mieux. Le rapport démonte ce raisonnement. Les espèces « nobles » exportées – thiof, mérous, dorades, pageots, céphalopodes, crevettes – ont un coût de production trop élevé pour le marché local. Sans la prime européenne, les prix plafonds s’effondreraient, les sorties en mer deviendraient non rentables, et les pirogues resteraient à quai. Le poisson ne serait pas « rendu » au consommateur sénégalais : il ne serait tout simplement plus pêché.

L’indicateur concret cité par le rapport est frappant : lors des jours fériés européens, les plages de débarquement sénégalaises tournent déjà au ralenti. La demande venue de Barcelone, Vigo ou Naples structure le rythme quotidien de villages entiers sur la Grande et la Petite Côte.

Pourquoi cela compte

Un carton rouge serait, sur le papier, une sanction de gouvernance. Dans la réalité, ce serait un choc social. Le rapport insiste sur une asymétrie morale rarement soulignée dans les débats bruxellois : les communautés artisanales subiraient une double peine – invisibilisées dans les négociations, pénalisées dans les ports. Elles n’ont ni le pouvoir de réformer les licences industrielles, ni les moyens techniques de répondre aux exigences de traçabilité conçues pour des navires de 80 mètres.

À l’heure où le non-renouvellement de l’accord de partenariat UE-Sénégal fin 2024 a déjà refroidi la relation, la question devient politique : l’Europe est-elle prête à sanctionner un pays en punissant ceux qui ne fraudent pas ? Le rapport appelle à un dialogue progressif, un soutien technique, plutôt qu’une suspension brutale. Faute de quoi, Bruxelles enverrait un message brouillé : défendre la pêche durable en étouffant ceux qui, depuis des générations, pêchent à la main.

Le carton rouge, tel qu’il est actuellement envisagé, ne sanctionnerait pas les vrais responsables. Il briserait les plus fragiles. Le rapport du Dr. Makhtar Thiam le rappelle avec force : entre un chalutier industriel mal contrôlé et une pirogue familiale de Cayar, la justice commerciale internationale doit apprendre à faire la différence. Sinon, ce ne sera plus de la lutte contre la pêche illicite. Ce sera une peine collective.

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Aliou DIALLO

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