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La pêche artisanale africaine ne manque pas de jeunes. Elle manque d’un futur crédible pour eux.

La pêche artisanale africaine vit une contradiction dangereuse : elle reste vitale pour l’emploi, l’alimentation et les économies littorales, mais elle ne parvient plus à convaincre sa propre relève. Le problème n’est pas culturel. Il est structurel. Les jeunes ne désertent pas un métier noble ; ils arbitrent rationnellement contre un secteur trop risqué, trop peu rentable, trop peu protégé et presque toujours gouverné sans eux. Le webinaire consacré au rôle de la jeunesse a mis en lumière une vérité simple : tant que la pêche artisanale restera pensée comme un secteur à « soutenir » plutôt qu’à rendre désirable, la relève ne viendra pas.

Le récit officiel est faux : la jeunesse ne rejette pas la pêche, elle rejette l’impasse

Le discours dominant est confortable : « les jeunes ne veulent plus travailler », « ils préfèrent la ville », « ils ne s’intéressent plus aux métiers traditionnels ». C’est un récit paresseux. Le responsable communication de la CAOPA et modérateur du webinaire, pose le problème autrement, et plus justement :

« Ils vivent au bord de l’eau. Ils connaissent la mer, les rivières, les fleuves, les filets, les saisons et les risques. Pourtant trop de jeunes regardent aujourd’hui la pêche artisanale non comme un avenir, mais comme une impasse. »

Aliou Diallo, Responsable Communication, CAOPA

 

Le départ vers la ville, l’orpaillage ou les routes migratoires n’est pas un caprice générationnel. C’est une réponse rationnelle à la précarité. Mohamed Baimba Kallon, jeune pêcheur artisan en Sierra Leone et membre de la Cellule Jeunesse CAOPA, le résume en une phrase qui devrait clore le débat :

« Pour notre part, nous préférons rester au sein d’une famille ou dans un environnement où nous avons une certaine maîtrise sur nos moyens de subsistance. »

Mohamed Baimba Kallon, pêcheur artisan (Sierra Leone), Cellule Jeunesse CAOPA / SLAFU

 

Autrement dit : la jeunesse ne fuit pas la mer. Elle fuit un secteur qui ne lui laisse ni contrôle, ni sécurité, ni perspective.

Le paradoxe africain devient explosif

Rôle de la jeunesse SSF Africa
Rôle de la jeunesse SSF Africa

L’Afrique est le continent le plus jeune du monde, mais sa pêche artisanale vieillit. Selon les données rappelées pendant le webinaire, plus de 60 % de la population africaine a moins de 30 ans, et le secteur emploie directement plus de 12 millions de personnes en Afrique, entre la pêche et le post-capture (FAO/Duke University/WorldFish, « Illuminating Hidden Harvests », 2023). Pourtant, certains armateurs vieillissent sans successeur, les jeunes restent exclus des espaces de décision, et les femmes – pilier de la chaîne de valeur post-capture – demeurent politiquement invisibles.

Ce n’est plus un décalage. C’est un signal d’alerte stratégique.

Ce qui repousse les jeunes n’est pas le métier. C’est l’équation économique.

La première erreur des décideurs est de traiter la question de la jeunesse comme un enjeu de communication. C’est d’abord une équation économique cassée. Entre 30 % et 80 % du poisson, selon les saisons, peut être perdu faute de stockage froid et d’infrastructures adéquates. L’accès au crédit reste marginal. Les coûts du carburant et des équipements augmentent plus vite que les marges. Les intermédiaires captent souvent l’essentiel de la valeur.

Mme Raïssa Nadège Leka Madou, mareyeuse et transformatrice à Abidjan (Côte d’Ivoire), qualifie les pertes post-capture de « véritable fléau ». Et elle ajoute, pour les jeunes femmes qui portent ce travail dans l’ombre :

« On veut être consultées. »

Raïssa Nadège Leka Madou, mareyeuse et transformatrice, Abidjan (Côte d’Ivoire)

 

Aucun secteur ne retient durablement une jeunesse à laquelle il propose, en résumé : « entre ici, prends tous les risques, et espère survivre ».

L’erreur la plus coûteuse : inviter les jeunes dans les discours, pas dans le pouvoir

                                                 Mohamed Kallon

Le webinaire a fait remonter un point décisif : la jeunesse est souvent célébrée dans les panels et contournée dans les arbitrages. Mohamed Baimba Kallon le dénonce sans détour sur la réalité institutionnelle de son pays :

« Dans mon pays, les gens extérieurs à la pêche viennent désigner qui sera le « maître pêcheur ». Ils imposent quelqu’un qui ne connaît rien à la pêche. »

Mohamed Baimba Kallon, pêcheur artisan (Sierra Leone), Cellule Jeunesse CAOPA / SLAFU

 

On parle de transmission, mais on verrouille les sièges. On parle d’inclusion, mais on confond consultation symbolique et pouvoir réel. Or une relève sans place institutionnelle n’est pas une relève : c’est un décor.

La différence entre « aider les jeunes » et « construire un secteur avec eux »

Aider les jeunes, c’est financer un atelier de plus. Construire un secteur avec eux, c’est leur réserver des sièges, leur ouvrir les données, adapter les outils à leurs usages, créer des lignes de crédit dédiées et leur donner un rôle dans la transformation des chaînes de valeur. La nuance paraît subtile. Elle change tout.

La modernisation utile ne commence pas par la technologie. Elle commence par l’usage.

Le numérique a été identifié comme un levier d’attractivité : météo, prix de marché, sécurité en mer, traçabilité, connexion directe aux acheteurs. Mais la vraie innovation n’est pas d’empiler des solutions sophistiquées. C’est de concevoir des outils simples, en langues locales, centrés sur des gains immédiats. Mohamed Baimba Kallon l’exprime avec la lucidité du terrain :

« Si je peux vérifier la météo, les zones de pêche sûres ou les prix du marché depuis mon téléphone, ça change ma vie. Mais des applications complexes, personne ne les utilisera. »

Mohamed Baimba Kallon, pêcheur artisan (Sierra Leone), Cellule Jeunesse CAOPA / SLAFU

 

La technologie n’est utile que lorsqu’elle réduit une friction concrète. Autrement, elle devient un facteur d’exclusion supplémentaire, pas un facteur d’inclusion.

Sans dignité du travail, il n’y aura pas de souveraineté alimentaire

Ce débat dépasse largement le secteur halieutique. Il touche à la sécurité alimentaire, à l’emploi, au genre, à la stabilité sociale et à la souveraineté économique du continent. Selon le rapport FAO 2025 cité lors du webinaire, plus de 20 % de la population africaine – environ 307 millions de personnes en 2024 – souffrait de la faim. Plus de 54 millions d’Africains subissent chaque année des catastrophes climatiques qui fragilisent encore la ressource.

Mohamed Sadiki, représentant M. Taoufik El Ktiri, Secrétaire Exécutif de la COMHAFAT, a fixé l’exigence minimale :

« Il faut que les jeunes puissent s’intégrer de façon digne et économiquement viable et socialement équitable. »

M. Taoufik El Ktiri, COMHAFAT

 

 

Bernice Dr. Bernice McLean, AUDA-NEPAD’s Senior Programme Officer for the Blue Economy
Bernice Dr. Bernice McLean, AUDA-NEPAD’s Senior Programme Officer for the Blue Economy

Dr Bernice McLean (AUDA-NEPAD) va plus loin et nomme précisément ce qui bloque l’Afrique :

« Le fossé ne se situe pas entre les stratégies et les communautés. Il existe parce que la mise en œuvre souffre d’un manque de financement, n’est pas suffisamment adaptée au contexte local et est trop souvent déconnectée des connaissances, des droits et des priorités des petits pêcheurs eux-mêmes.»

Dr Bernice McLean, Senior Programme Officer – Blue Economy, AUDA-NEPAD

 

Continuer à considérer la jeunesse de la pêche artisanale comme un « public cible » plutôt que comme une infrastructure humaine critique serait donc une faute politique.

Ce qu’il faut faire maintenant

La priorité n’est pas de « revaloriser l’image » du secteur par des slogans. La priorité est de rendre la pêche artisanale objectivement plus désirable. Cinq bascules opérationnelles :

  • Créer des mécanismes de financement réellement adaptés aux jeunes et aux jeunes femmes (micro-crédit, fonds de garantie, produits patients).
  • Investir dans les infrastructures qui réduisent immédiatement les pertes post-capture (chaîne de froid, transformation, débarquement).
  • Appliquer enfin les normes de travail décent, notamment la Convention 188 de l’OIT sur le travail dans la pêche.
  • Institutionnaliser la représentation des jeunes dans la gouvernance halieutique locale, nationale, régionale et continentale.
  • Relier modernisation et terrain : outils numériques simples, en langues locales, au lieu d’opposer innovation et savoirs pratiques.

Ce ne sont pas des mesures accessoires. C’est le ticket d’entrée d’une relève durable.

La jeunesse ne demande pas qu’on la célèbre. Elle demande qu’on cesse de l’exposer à un secteur où l’effort n’ouvre ni perspective, ni statut, ni sécurité. Zuleika Lopes (Cabo Verde) le dit avec clarté :

« Nous devons transformer la pêche artisanale en une opportunité d’avenir, et non en un héritage de survie. Sans jeunesse, il n’y a pas de continuité. »

Zuleika Lopes, Coordinatrice de la cellule des jeunes de la CAOPA – (Cabo Verde)

 

Si les gouvernements, institutions et partenaires veulent réellement retenir les jeunes, qu’ils arrêtent de traiter la pêche artisanale comme une survivance sociale à gérer. Il faut la traiter comme une filière stratégique à reconstruire autour d’une promesse simple : entrer, progresser, décider, gagner dignement sa vie. Tant que cette promesse n’existe pas, le reste n’est que rhétorique.

Mamadou Aliou DIALLO

 

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