Details article

Admin362629 Views

La pêche continentale, géante invisible des politiques africaines

Il y a des secteurs qui crient leur importance par la taille de leurs ports, la valeur de leurs exportations ou leur présence dans les arbitrages budgétaires. Et puis il y a la pêche continentale africaine, qui accomplit l’essentiel sans presque jamais occuper le devant de la scène. Le 20 mai 2026, la Confédération africaine des organisations professionnelles de la pêche artisanale (CAOPA) a organisé le 3è webinaire des « Mercredis de la pêche ». Thème : « La pêche continentale : richesse invisible, un secteur oublié en Afrique ».

Dès l’ouverture du webinaire, Aliou Diallo, responsable de la communication de l’organisation, a posé le paradoxe avec des chiffres qui auraient dû suffire à imposer le sujet dans le débat public : « En 2022, l’Afrique a produit 3,3 millions de tonnes issues de la pêche continentale, soit près 30% du volume mondial. » Il a ajouté que le continent comptait aussi 6,1 millions de personnes employées dans le secteur primaire des pêches et de l’aquaculture, tandis que, dans l’espace UEMOA, la pêche continentale mobilise 130 000 embarcations, dont seulement 9 % sont motorisées.

Ce rappel n’a rien d’anecdotique. Il dit une chose simple : la pêche continentale n’est pas une marge. Elle est une base. Elle nourrit localement, irrigue des économies de proximité, fait vivre des familles et structure des territoires entiers. Pourtant, comme l’a résumé le compte rendu du webinaire, elle demeure « insuffisamment visible dans les statistiques, les arbitrages budgétaires et les cadres de gouvernance ». Autrement dit, son importance sociale ne se traduit toujours pas en importance institutionnelle.

Un secteur immense, encore présenté comme mineur

La première force du débat est d’avoir mis des mots clairs sur une anomalie politique. Pour Mme Tarub Bahri, coordinatrice du programme Pêche et aquaculture pour l’Afrique à la FAO, « la pêche continentale souffre un peu d’invisibilité ». Elle précise aussitôt que ce n’est « pas uniquement un problème africain », mais un problème mondial « particulièrement accru en Afrique ». Son diagnostic est net : la sous-déclaration de la production et de l’impact économique pousse les ministères des finances, de la planification et des statistiques à sous-estimer le secteur.

La formule qu’elle développe mérite d’être retenue, car elle éclaire toute la chaîne des blocages. Selon elle, « la pêche continentale n’apparaît pas de manière forte, de manière précise dans les statistiques et dans les systèmes de suivi », notamment parce qu’« il y a beaucoup de pêcheries qui sont informelles ou qui sont rurales ». Les prises consommées localement, les ventes dans les circuits informels et la faiblesse des systèmes nationaux de collecte de données fabriquent une illusion dangereuse : un secteur vital peut finir classé parmi les secteurs mineurs simplement parce qu’il est mal observé.

Non, la pêche continentale n’est pas petite. Oui, elle est politiquement rapetissée. La nuance change tout, parce qu’elle déplace la responsabilité : le problème n’est pas la faiblesse du secteur, mais la faiblesse des outils qui servent à le voir.

Quand les chiffres manquent, les budgets se ferment

La conséquence est immédiate. Tarub Bahri l’a dit sans détour : « étant donné que ces pêches sont invisibles, elles ne sont pas prises en compte par les ministères de tutelle pour la planification et le financement ». Plus loin, Aliou Diallo a résumé l’impasse en une formule appelée à circuler bien au-delà du webinaire : « on ne finance pas ce qu’on ne voit pas et on ne voit pas ce qu’on ne compte pas ».

Les données ne sont pas un exercice technique réservé aux statisticiens. Elles sont un outil de plaidoyer, un levier de budget et une condition de reconnaissance. Tant que les captures de subsistance, les circuits locaux et l’informalité resteront hors du champ principal de mesure, la pêche continentale continuera d’apparaître en bas de la pile, au moment même où se décident les investissements publics.

Cette invisibilité comptable nourrit une invisibilité politique. Elle fausse les priorités, sous-estime la contribution à la sécurité alimentaire et réduit la portée des revendications des professionnels.

Dans le chat du webinaire, le Dr Ndiaga Gueye l’a formulé de manière tranchante : « Son invisibilité statistique fausse les politiques publiques. »

Des décisions prises hors du secteur

Le deuxième enseignement majeur du webinaire est que la pêche continentale ne souffre pas seulement d’un déficit de données. Elle subit aussi des décisions prises ailleurs. Dr Ndiaga Gueye a averti que « la pêche continentale est fortement influencée par des décisions prises en dehors du secteur – production hydroélectrique, urbanisation, usage des sols et pollution accumulée dans les grands deltas et estuaires africains ».

La formule déplace le regard : le destin de la pêche intérieure ne se joue pas seulement dans les ministères de la pêche, mais aussi dans ceux de l’énergie, des mines, de l’aménagement du territoire, de l’environnement ou des infrastructures.

Le rapport de la CAOPA confirme cette fragmentation. Il évoque un chevauchement entre pêche, eau, environnement, agriculture, énergie et mines, qui ralentit les réformes et disperse les responsabilités. La pêche continentale devient alors une victime classique des politiques en silos : tout le monde a une influence sur elle, mais personne n’en porte pleinement la cohérence.

Les interventions du chat ont donné à cette idée un visage concret. David Ndiaye a alerté : « Les activités d’extraction comme l’orpaillage sont entrain de tué à peu feu la pêche continentale à cause de la pollution ».

Angel Matunga a, de son côté, souligné que « la vétusté des textes règlementaires favorisent la pêche illicite et aussi l’insécurité sur les plans d’eaux notamment à l’Est de la RDC ». Ensemble, ces remarques dessinent un paysage de pressions croisées : pollution, insécurité, conflits d’usage, faiblesse des règles, lenteur des réformes.

Le Mali, cas d’école d’un secteur central mais tardivement reconnu

L’intervention d’Abdoulaye Kontao, président du Collectif national des organisations professionnelles de la filière poisson du Mali et coordonnateur de la pêche continentale à la CAOPA, a donné au débat une profondeur historique. « La pêche était sous-entendue. C’est ça notre problème », explique-t-il en revenant sur une longue période où le secteur était noyé dans l’ensemble agriculture-élevage-pêche. Cette dilution administrative n’est pas un détail de nomenclature. Elle dit comment un secteur peut être absorbé par des catégories plus larges jusqu’à perdre sa voix propre.

Son autre phrase est encore plus éclairante : « Nous, c’est la pêche continentale qui fait vivre le tiers de la population malienne, notamment les 7 millions d’habitants, avec toute sa chaîne de valeurs. » Ici, la pêche continentale n’est pas un sous-secteur ; elle est une infrastructure sociale. Elle relie production, transformation et commerce. Elle concerne des millions de personnes. Mais même dans ce cas extrême, le rapport montre que les besoins essentiels demeurent mal couverts : écoles, santé, accompagnement social des familles mobiles, protection face à l’insécurité dans certaines zones.

Le webinaire rappelle donc une vérité trop souvent oubliée : reconnaître la pêche continentale, ce n’est pas seulement sécuriser des captures. C’est aussi penser les services publics autour de communautés mobiles, familiales et profondément liées aux cycles de l’eau.

Ce que ce débat oblige désormais à changer

Le mérite du webinaire n’est pas seulement de décrire. Il propose une direction. D’abord, améliorer la production de données sur les captures, y compris de subsistance, et sur les circuits informels. Ensuite, mieux articuler les cadres continentaux, régionaux et nationaux avec les réalités locales. Enfin, intégrer la pêche continentale dans les politiques de bassins, les décisions sur les barrages, l’urbanisation, les usages des sols et la lutte contre la pollution.

La pêche continentale ne gagnera pas sa place par compassion, mais par cohérence politique. Un secteur qui nourrit, emploie et amortit des chocs sociaux ne peut plus être traité comme un angle mort administratif.

Le webinaire de la CAOPA a fait apparaître un paradoxe insoutenable : l’Afrique dépend de sa pêche continentale bien davantage qu’elle ne l’admet dans ses systèmes de décision. Le secteur ne manque ni d’utilité, ni de poids, ni de preuves. Il manque de place. Tant qu’il restera mal compté, il sera mal gouverné. Tant qu’il sera décidé à distance, il sera fragilisé par des politiques conçues pour d’autres priorités. La vraie question n’est plus de savoir si la pêche continentale mérite d’être reconnue. La question est de savoir combien de temps encore les politiques publiques africaines peuvent se permettre d’ignorer un pilier aussi stratégique.

Aliou DIALLO

Sources: 

Comments are closed