Faire de la jeunesse un moteur de la pêche artisanale africaine : le test politique commence maintenant
Le débat sur la jeunesse dans la pêche artisanale africaine a trop longtemps été traité comme un enjeu social périphérique. C’est une erreur stratégique. Il s’agit d’un sujet de compétitivité, de sécurité alimentaire, de résilience climatique et de gouvernance économique. Le webinaire du 15 avril sur “le rôle de la jeunesse dans la pêche artisanale africaine” a fait émerger un cap clair : si les gouvernants, institutions et partenaires veulent sauver la relève, ils doivent sortir du registre de l’intention pour entrer dans celui de l’architecture. Plus de programmes vitrine. Plus de dispositifs mal localisés. Plus de « jeunesse » sans budget. Le moment est venu de bâtir un pacte de transformation crédible, avec un horizon opérationnel : 2027.
La jeunesse n’a pas besoin d’être « encouragée ». Elle a besoin d’un secteur qui vaut l’effort.
L’un des biais les plus tenaces dans les politiques publiques consiste à croire que le problème est d’abord motivationnel – comme si les jeunes manquaient de courage, de patience ou d’attachement culturel. Le webinaire démontre l’inverse : les jeunes sont prêts à s’engager quand l’activité offre revenu, progression et respect. Ngagne Mbao le formule sans détour :
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La responsabilité des institutions n’est donc pas d’« encourager » la jeunesse. Elle est d’arrêter de la freiner.
Le vrai sujet est institutionnel : qui décide, qui finance, qui bénéficie ?

Le cœur du problème n’est pas seulement productif. Il est institutionnel. La jeunesse reste trop souvent en marge des espaces où se prennent les décisions sur l’accès à la ressource, la structuration des filières, la répartition des appuis ou la représentation internationale. Tant qu’elle sera invitée comme témoin plutôt que reconnue comme co-architecte, les politiques produiront des effets limités. Une filière ne se renouvelle pas par remplacement biologique : elle se renouvelle par transfert de pouvoir.
Raïssa Nadège Leka Madou (Abidjan, Côte d’Ivoire) a porté cette exigence avec une netteté :
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Ce que le terrain dit aux bailleurs : arrêtez de financer l’abstraction
Le webinaire met au jour un « fossé de mise en œuvre » entre les stratégies continentales (Agenda 2063, Stratégie de l’économie bleue) et les réalités locales. Ngagne Mbao condense ce diagnostic en une formule :
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Dr Bernice McLean (AUDA-NEPAD) précise la nature exacte de cette faille :
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Financer un concept ne suffit plus. Il faut financer les maillons qui changent effectivement l’arbitrage des jeunes : accès au crédit, chaînes de froid, transformation, sécurité en mer, outils numériques simples, formation appliquée, représentation organisée. Sinon, les institutions continueront à produire du langage, pendant que le terrain continuera à perdre sa relève.
La réforme la plus rentable est souvent la plus négligée : réduire les pertes
On parle beaucoup d’emploi, d’innovation, d’inclusion. On parle moins d’un scandale simple : entre 30 % et 80 % du poisson, selon les saisons, peut être perdu faute de stockage froid et d’infrastructures adéquates. C’est une absurdité économique dans un contexte où plus de 20 % de la population africaine – environ 307 millions de personnes en 2024, selon la FAO – souffrait de la faim.
Réduire ces pertes ne relève pas d’un détail logistique. C’est probablement l’une des politiques jeunesse les plus efficaces qui soient. Elle améliore immédiatement la rentabilité, sécurise l’activité des femmes transformatrices, renforce l’attrait entrepreneurial et crédibilise la filière.
La place des jeunes femmes décidera du sérieux des réformes

Toute stratégie qui parle de jeunesse sans parler franchement des jeunes femmes est incomplète. Le webinaire rappelle leur rôle décisif dans la transformation et la commercialisation, mais aussi leur sous-financement chronique, leur invisibilité statistique et l’absence d’infrastructures adaptées.
Djalikatou Chérif Haïdara, membre de la Cellule Jeunesse CAOPA (Guinée), en tire la conclusion politique :
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Une réforme crédible se mesure à sa capacité à alléger la réalité des femmes avant de célébrer leur résilience.
2027 peut être un tournant. Ou une brochure de plus.
La proposition de déclarer 2027 « Année africaine de la jeunesse dans la pêche artisanale » est forte. Mais sa valeur dépendra d’une seule chose : son niveau de traduction opérationnelle. Si 2027 devient un moment de visibilité – avec indicateurs, budgets dédiés, mécanismes de redevabilité, programmes localisés et représentation formelle – ce sera un levier politique utile. Si 2027 devient un slogan commode, elle ajoutera une couche de communication à un secteur déjà saturé de bonnes intentions.
Raïssa Nadège Leka Madou a prononcé ce qui pourrait tenir lieu de test de sincérité pour les décideurs :
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Dans la même logique, Papa Cá (Guinée-Bissau) qualifie la CAOPA d’acteur « indispensable dans notre survie africaine ». Ce mot – survie – mérite d’être pris au sérieux par les bailleurs.
Le pacte à construire : trois transferts, pas un de moins
Transfert de capital
Des guichets financiers adaptés aux réalités de la pêche artisanale, des fonds de garantie, des outils d’investissement patients, des lignes de micro-crédit dédiées aux jeunes et aux jeunes femmes. Les acteurs présents ont insisté : sans produits financiers réellement calibrés, les « stratégies jeunesse » restent décoratives.
Transfert de compétences
Une ingénierie pédagogique continentale combinant technique, entrepreneuriat, gestion, qualité, numérique et adaptation climatique. Les contributions de Sidiki Keita (Directeur de la Pêche, Guinée) vont dans ce sens : former en 10 ans une génération d’ingénieurs et techniciens en pêche artisanale, tout en distinguant clairement la « jeunesse praticienne » de la « jeunesse technique/scientifique ». Les deux sont indispensables. Aucune ne doit être sacrifiée à l’autre.
Transfert de pouvoir
Des sièges, des mécanismes formels de représentation, une participation directe aux arbitrages – y compris auprès de la FAO, de l’Union Africaine, de la CEDEAO, de la COREP et de la COMHAFAT. Et surtout : des canaux institutionnels qui ne filtrent plus systématiquement la jeunesse par les hiérarchies établies. La Cellule Jeunesse de la CAOPA doit être dotée d’un mandat, de ressources et d’un accès direct aux instances régionales.
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C’est désormais l’étalon à partir duquel cette dynamique devra être évaluée. Pas les discours. Pas les intentions. Les traces.
La question que les décideurs doivent affronter
La vraie question n’est plus de savoir si la jeunesse compte – tout le monde le dit déjà. La vraie question est plus embarrassante :
Qui est prêt à céder une part de budget, de gouvernance et de visibilité pour qu’elle compte vraiment ?
C’est là que se sépareront les stratégies sérieuses des déclarations convenues.
Aliou DIALLO


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