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Pêche artisanale: l’Afrique ne peut plus perdre sa jeunesse

À Mombasa, la Confédération africaine des organisations professionnelles de la pêche artisanale -CAOPA- a mis le doigt sur une fracture décisive: la jeunesse africaine ne manque ni d’idées ni d’énergie pour la pêche artisanale, mais elle avance encore contre les murs du financement, de la formation et de l’exclusion politique. Et à ce rythme, c’est toute la sécurité alimentaire côtière qui risque de payer l’addition.

Le danger n’est pas théorique, il est déjà là

Le programme préparé par la CAOPA, à l’occasion de son événement parallèle, à la 11ème Our Ocean Conférence, le 17 juin 2026 à Mombasa, ne cherche pas à embellir la réalité. Le theme choisit résume l’urgence: « Bilan 2030: Jeunes leaders et pêcheurs artisans sur ce qui fonctionne et ce qui bloque l’action pour les océans ». Il rappelle évidence : « la pêche artisanale constitue le pilier vivrier et socio-économique de millions de communautés côtières africaines ». Puis il nomme le nœud du problème: « ce secteur est aujourd’hui confronté à un défi structurel majeur: le désengagement progressif des jeunes ».

Participants side-event caopa OOC 2026
Participants side-event caopa OOC 2026

Tout est contenu dans cette tension. D’un côté, un secteur vital pour l’alimentation, l’emploi et les économies locales. De l’autre, un renouvellement générationnel menacé par des obstacles qui s’accumulent : barrières à l’entrée, déficit de formation professionnelle, accès insuffisant au financement, représentation trop faible dans les espaces de décision. La question n’est donc plus de savoir si la jeunesse est importante pour la pêche artisanale. La vraie question est plus brutale : combien de temps ce secteur peut-il tenir s’il continue à fatiguer, retarder ou décourager ceux qui doivent le porter ?

La jeunesse n’attend pas : elle transforme déjà la filière

L’un des mérites les plus nets de l’évènement parallèmle est de casser un récit commode, celui d’une jeunesse absente ou désengagée par principe. L’intervention de Dorcas Kilola Malogho, membre de la cellule jeunes de la CAOPA au Kenya, raconte exactement l’inverse. Elle montre des jeunes déjà au travail dans l’économie bleue, déjà présents dans la transformation des chaînes de valeur, déjà capables de convertir des contraintes lourdes en activités productives.

Dorcas Malogho

Elle décrit des initiatives où des déchets organiques issus de restes alimentaires, de marchés, de volaille ou de poisson sont utilisés pour élever des larves de mouche soldat noire, ensuite transformées en aliments riches en protéines pour animaux, tandis que les résidus deviennent de l’engrais organique. Elle évoque aussi des jeunes qui collectent plastiques et verre dans les rivières, les plages, l’océan et les décharges pour les réinjecter dans des circuits de recyclage. D’autres encore fabriquent des briquettes combustibles à partir de déchets agricoles et organiques.

La phrase qu’elle pose au cœur de son intervention dit beaucoup plus qu’un slogan: « Les jeunes sont à l’avant-garde de la transformation des secteurs de la pêche et de l’économie bleue au Kenya », affirme Dorcas Kilola Malogho.

Le message est clair. Là où les politiques parlent souvent de la jeunesse comme d’un futur à préparer, le terrain montre déjà une jeunesse qui produit, innove, trie, transforme, organise et vend.

Dorcas prolonge cette réalité bien au-delà de l’économie circulaire. Elle montre des jeunes engagés dans la mariculture, la transformation des produits halieutiques, la chaîne du froid, le commerce de poissons d’ornement, la maintenance, les emplois maritimes et les services associés. La pêche artisanale cesse alors d’être réduite à l’image d’une activité figée. Elle réapparaît comme ce qu’elle est réellement : une économie complète, vivante, capable d’absorber des compétences diverses – à condition qu’on lui en donne les moyens.

Le problème, ce n’est pas l’ambition des jeunes. C’est le système autour d’eux

Le programme de la CAOPA a l’intelligence de ne pas transformer les jeunes en héros romantiques. Il garde les pieds dans le réel. Les obstacles sont là, explicitement listés : financement limité pour les femmes et les jeunes, infrastructures inadéquates, contraintes d’accès au marché, chocs climatiques, barrières culturelles et de genre, représentation insuffisante dans les lieux de décision, investissements trop faibles dans les initiatives portées par les jeunes.

Mercy Mghanga

L’intervention de Mercy Mghanga, coordinatrice de Coastal Women in Fisheries Entrepreneurship, donne une profondeur concrète à cette photographie. Elle explique que son organisation a soutenu la pêche artisanale « en renforçant l’autonomisation économique des femmes ».

Derrière la formule, il y a des mécanismes très pratiques: formation à l’entrepreneuriat, initiatives de valorisation, liens avec les marchés, littératie financière, gestion d’entreprise, groupes d’épargne et d’investissement, accès à l’information et aux réseaux.

Son message vaut aussi pour la jeunesse. CWIFE dit avoir engagé de jeunes femmes et de jeunes hommes dans les opportunités de l’économie bleue, soutenu leur leadership, facilité le mentorat et le développement des compétences. Les effets mentionnés dans le document sont limpides : engagement accru des jeunes dans des pêches durables, amélioration des moyens de subsistance, participation plus forte aux initiatives communautaires. Puis vient l’interpellation politique, nette, sans détour: « Augmenter les investissements dans les entreprises de pêche pour les femmes et les jeunes », ajoute Mercy Mghanga.

Cette phrase dit ce que beaucoup de discours évitent. L’inclusion ne se finance pas avec des applaudissements. Tant que la jeunesse sera célébrée dans les tribunes mais sous-financée dans les budgets, la pêche artisanale avancera avec un moteur volontairement bridé.

La participation de façade a assez duré

Mohamed Kallon

Le message porté par Mohamed Baimba Kallon, membre de la cellule jeunes de la CAOPA en Sierra Leone, est l’un des plus incisifs. Il ne s’arrête pas à l’idée générale de participation. Il démonte la manière dont cette participation est trop souvent fabriquée. Son point de départ est simple: « Le processus de rédaction du plan démontre à quel point il est important que les pêcheurs à petite échelle et les travailleurs de la pêche soient des partenaires actifs dans la gouvernance des pêches », souligne Mohamed Kallon.

 

Le mot qui change tout est “Partenaires”. Car tout le problème est là. Dans de nombreux processus publics, les pêcheurs artisans et les travailleurs du secteur sont consultés, mais rarement installés comme co-constructeurs. On les convoque tard. On les informe peu. On leur laisse souvent commenter des choix déjà presque bouclés. À force, la participation devient une mise en scène de l’écoute plutôt qu’un partage réel du pouvoir.

Le choc démographique impose une réponse immédiate

Devis Fortes

L’intervention de Delvis M. Graça Fortes, responsable principal des pêches à l’UA-BIRA, donne à ce débat une profondeur continentale. Il demande que les questions de genre et de jeunesse soient intégrées dans les politiques, les lois et les plans, et qu’elles le soient sur une base de connaissance solide : « Les considérations liées au genre et à la jeunesse doivent être incluses dans les politiques, les lois et les plans, et être fondées sur la connaissance ».

Derrière cette formule se cache une exigence très pratique : disposer de données désagrégées par sexe, âge et catégorie professionnelle, les analyser sérieusement, et s’en servir pour guider les décisions.

Les chiffres cités donnent la mesure de l’enjeu. L’Afrique est aujourd’hui la région la plus jeune du monde. Son âge médian est de 19 ans. En 2026, 28 % des jeunes vivent sur le continent ; en 2100, cette part pourrait atteindre 46 %. Dans le même temps, Il rappelle que les pertes post-récolte dépassent 30 % et que la participation des jeunes à la valorisation, au marketing numérique et aux pratiques résilientes face au climat peut contribuer à réduire ces pertes. L’équation est limpide : sécurité alimentaire, emploi et durabilité passent par la jeunesse, et non à côté d’elle.

Delvis Fortes insiste aussi sur la participation effective des femmes et des jeunes aux processus de décision, du niveau local au niveau régional. Là encore, le message est plus dur qu’il n’y paraît. Il dit aux institutions africaines qu’elles ne peuvent plus traiter la jeunesse comme une rubrique annexe dans leurs plans d’investissement.

Tarub Bahri sonne l’alarme : l’enjeu est continental

Tarub Bahri

L’intervention de Tarub Bahri, du Bureau régional de la FAO pour l’Afrique, élargit le débat à l’échelle du continent. Son message est limpide : “l’avenir d’une pêche artisanale africaine durable, résiliente et inclusive dépend d’une place réellement accordée aux jeunes dans les engagements, les débats et les dispositifs de gouvernance”. Elle rappelle un fait démographique que plus personne ne peut traiter comme une note de bas de page : plus de 60 % de la population africaine a moins de 25 ans.

Tarub Bahri rattache cette réalité à une autre urgence, alimentaire celle-là. L’Afrique doit accroître sa production de produits aquatiques de 67 %, contre 19 % à l’échelle mondiale. Et la pêche artisanale, loin d’être marginale, soutient environ 500 millions de moyens d’existence dans le monde.

Son intervention articule cette pression autour de trois priorités : expansion durable de l’aquaculture, gestion efficace et durable des pêcheries, développement de chaînes de valeur aquatiques viables.

Surtout, elle condense sa ligne politique en trois verbes qui claquent comme une feuille de route : « RECONNAITRE », « INCLURE » et « SOUTENIR ». C’est plus qu’une formule. C’est une mise en demeure adressée aux institutions. Reconnaître la jeunesse, ce n’est pas l’inviter à la marge. L’inclure, ce n’est pas l’ajouter au dernier moment. La soutenir, ce n’est pas lui demander de compenser seule les manques structurels du secteur.

Avec Salvador Malheiro, la question devient politique au sens fort

Salvador Malheiro

Le professeur Salvador Malheiro, secrétaire d’État portugais à la Pêche et aux Affaires maritimes, apporte au débat un signal utile : l’inclusion des jeunes peut aussi devenir matière à réforme publique concrète. « Le renouvellement des générations est essentiel pour assurer l’avenir d’un secteur crucial comme la pêche. » affirme Salvador Malheiro, qui ajoute: « Nous avons besoin du secteur de la pêche pour garantir notre souveraineté alimentaire et réduire notre dépendance aux marchés étrangers ».

 

Cette articulation entre générations et souveraineté alimentaire mérite d’être entendue en Afrique. Elle rappelle que la question jeunesse n’est pas sociale au sens étroit ; elle est stratégique. Quand un secteur qui nourrit des populations entières peine à attirer et stabiliser ceux qui doivent le reprendre, ce n’est pas seulement une question d’emploi. C’est une question de sécurité.

Il met aussi en avant le « Young Fisher Bill », un projet de loi « Jeune pêcheur », lancé en 2026 au Portugal, visant à lever les obstacles rencontrés par les jeunes entrant dans la profession, en simplifiant les procédures administratives et en apportant un financement de démarrage.

Le signal envoyé est fort : les jeunes n’ont pas besoin qu’on leur répète d’aimer la pêche. Ils ont besoin qu’on retire ce qui les empêche d’y entrer durablement.

À Mombasa, la CAOPA montre une vérité simple

Les jeunes ne sont pas l’ornement du discours océanique africain. Ils sont déjà une partie de sa solution. Ils réduisent les pertes, créent de la valeur, ouvrent des débouchés, innovent dans l’économie circulaire, s’engagent dans les chaînes de valeur et dans les communautés.

Ce qui manque, ce n’est pas leur volonté. Ce sont les arbitrages qui vont avec les discours. Si 2027 doit devenir l’Année africaine de la jeunesse dans la pêche artisanale, comme le souhaite la CAOPA, cette année n’aura de sens que si elle oblige enfin les gouvernements, les institutions régionales et les partenaires techniques à traiter la jeunesse comme une priorité de structure. Pas comme une catégorie qu’on cite. Comme une force qu’on équipe. Pas comme un symbole. Comme une condition de survie.

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Lire la vesion anglaise

OOC11 SIDE – EVENT – FR CAOPA 

Mamadou Aliou Diallo

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