Au Sénégal, le poisson est le dernier animal que personne ne connaît
Lors du quatrième Mercredi de la Pêche organisé par la CAOPA, un journaliste a dit tout haut ce que la gouvernance des pêches africaines préfère taire : la science peut produire les meilleures données du monde, la transparence peut publier tous les registres possibles – si la population ne sait pas ce qu’elle mange, rien de tout cela ne changera quoi que ce soit.

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Le 24 juin 2026, trois experts se sont retrouvés en ligne pour le quatrième webinaire des Mercredis de la Pêche, série mensuelle de la CAOPA. À l’agenda : la gouvernance des pêches en Afrique, vue à travers trois prismes – la recherche, la transparence, la communication. Mais c’est une anecdote, racontée presque en passant par le journaliste Ibrahima Gueye, qui a fini par éclipser les chiffres et les rapports : un père de famille qui va acheter du mérou au marché de Soumbédioune, à Dakar, et qui revient avec « n’importe quoi ».
« Le poisson, malheureusement, dans nos pays, c’est le dernier, vraiment le dernier des animaux », a-t-il lancé, « parce qu’on ne connaît pas son environnement. » Sa démonstration tient en une comparaison simple : il y a une différence entre faire du théâtre et aller au théâtre. Le spectateur arrive, s’assoit, regarde, repart. L’acteur, lui, vit la pièce de l’intérieur depuis longtemps avant le lever de rideau. Pour le poisson, la quasi-totalité de la population sénégalaise n’est que spectatrice – y compris, selon lui, les ministres.
« Si je rencontre un ministre de la pêche, je lui demande d’abord est-ce qu’il sait pêcher et est-ce qu’il sait nager », a-t-il ajouté, avant de répondre lui-même : « Je n’en connais aucun qui sait pêcher et je n’en connais aucun qui sait nager. » Le constat dépasse la boutade. Il pointe un déficit d’expérience vécue qui, selon le journaliste, condamne d’avance toute tentative de communication descendante sur la pêche.
Quand la science elle-même ne suffit pas
Avant que la discussion ne bascule sur la communication, c’est la recherche scientifique qui a ouvert le bal – et le débat n’a pas tardé à se tendre. Le modérateur Aliou Diallo a interrogé Dr Ismaïla Ndour, directeur du Centre de Recherches Océanographiques de Dakar-Thiaroye (CRODT), sur un cas précis : une décision d’attribution de licences de pêche, fondée sur une évaluation du CRODT chiffrant un potentiel à 2 921 tonnes, immédiatement contestée par des professionnels parlant de chiffres surestimés.

La réponse de Dr Ndour a tenté de déplacer le terrain du débat : « La question de ce débat ne se situe pas exactement sur le fait que les résultats ne sont pas fiables, non. En fait, c’est un débat entre des gens qui vouent pour la durabilité de la ressource, d’autres pour l’exploitation durable des ressources. » Une réponse qui n’a pas convaincu tout le monde. Dans le chat, Omar Diaw, président national des communicateurs en pêche du Sénégal, a rappelé un détail embarrassant : le navire de recherche du CRODT « est tombé en panne depuis 2005 ». Comment, dès lors, produire des données incontestables ?
Dr Ndour n’a pas nié la limite : le CRODT travaille en « évaluation indirecte », à partir des données collectées au débarquement, faute de navire opérationnel pour l’évaluation directe en mer. Mais il a tenu à dissocier cette contrainte matérielle de la validité scientifique des résultats : « Les limites ne remettent pas en cause forcément la validité […]. Dans un cadre de gestion, ces marges d’erreur ne peuvent pas influencer à un niveau qui devrait compromettre une prise de décision. » Omar Diaw a poussé plus loin, signalant que les licences contestées auraient été délivrées avant même la convocation de la commission consultative chargée de les examiner – une question de procédure que Dr Ndour, n’ayant pas l’information, a renvoyée au ministère.
Transparence : dix ans après, encore loin du compte
Andréa Durighello, ancienne coordinatrice régionale de la Fisheries Transparency Initiative (FITI) en Afrique de l’Ouest, a apporté un diagnostic tout aussi direct sur son propre domaine. Lancée en 2015, la FITI visait à permettre à n’importe qui de savoir qui pêche où, avec quelle licence. : « Il y a eu beaucoup de progrès depuis le début de la FiTI et de nombreux engagements en faveur de la transparence… Ce sont des paroles qui comptent pour les citoyens qui peuvent ainsi rappeler les décideurs à leurs engagements. »

Elle a illustré le problème par une distinction essentielle entre disponibilité et appropriation de l’information : « Si on ouvre un rapport FITI, on peut voir cette liste, on peut voir les informations. C’est un grand progrès. Mais si ça reste un rapport qui n’est pas utilisé, qui n’est pas compris, l’impact est limité. Il faut que cette transparence soient vulgarisée et que les citoyens s’en saisissent pour contribuer à une gestion durable de la ressource.»
Une remarque qui fait écho, presque mot pour mot, à celle d’Ibrahima Gueye sur le poisson que l’on mange sans le connaître : la donnée publiée n’est pas la donnée comprise.
Interrogée sur le soupçon que la transparence pourrait surtout servir les intérêts des pays du Nord qui en sont à l’origine, Mme Durighello a opposé un exemple concret : la détection d’un débarquement frauduleux de plus de 1000 tonnes entre l’Angola et le Ghana, rendue possible uniquement par un échange d’informations entre les deux administrations. « Ce cas a seulement été détecté parce qu’il y avait une communication, une transparence d’information entre le Ghana et l’Angola, qui a permis de détecter la fraude des documents. »
La responsabilité que personne ne regarde en face
Le moment le plus inattendu du débat est venu d’Ibrahima Gueye lui-même, lorsqu’il a refusé d’endosser le récit dominant qui désigne les chalutiers étrangers comme seuls responsables de la raréfaction du poisson. « La pêche artisanale a aussi ses torts », a-t-il affirmé, citant la vente de poissons juvéniles – de « tout petits poissons » – que l’on retrouve ensuite dans les restaurants de Dakar. « Pourquoi on ne les accuse jamais ? Pourquoi n’y a-t-il pas des organes de contrôle […] qui regardent dans les cuisines s’il y a des poissons juvéniles ou pas ? »
Il a aussi décortiqué un glissement sémantique révélateur dans la perception populaire des accords de pêche avec des flottes étrangères : « Au Sénégal, on ne vend pas les accords de pêche, mais on les signe. […] Ce n’est pas une signature, mais une vente. Voilà le narratif des consommateurs. » Une nuance de vocabulaire qui, selon lui, façonne toute la défiance populaire envers les autorités – bien plus efficacement qu’aucun rapport de transparence.
En clôture, le journaliste a proposé une initiative concrète : faire du mois de juin, à l’image du mois rose contre le cancer du sein, un mois de communication massive sur la pêche et les océans à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest, mutualisé entre le Sénégal, la Mauritanie, la Gambie et leurs voisins. « Si on le fait pendant dix ans, vraiment dix ans, il me semble que les Sénégalais et tous les consommateurs de l’Afrique de l’Ouest sauront ce que représente la mer. »
Ce que ce webinaire a mis en lumière, au fond, dépasse les trois thèmes annoncés. La recherche, la transparence et la communication ne sont pas des chantiers séparés à corriger un par un. Elles échouent au même endroit : celui où l’information, même produite, même publiée, même diffusée, ne rencontre jamais vraiment celui qui devrait s’en servir – le pêcheur, le consommateur, parfois même le décideur. Tant que le poisson restera, comme le dit Ibrahima Gueye, le dernier des animaux que personne ne connaît, aucune réforme de gouvernance, si bien financée soit-elle, ne produira l’adhésion qu’elle recherche “exactement”.
Aliou DIALLO


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