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Les poissons migrent, la gouvernance doit suivre

En Afrique de l’Ouest, les petits pélagiques nourrissent les ménages, font vivre des milliers de pêcheurs, de mareyeuses et de transformatrices, et irriguent des marchés qui dépassent largement les frontières nationales.

Pourtant, leur gestion reste encore trop souvent enfermée dans des cadres administratifs nationaux, alors même que ces stocks sont migrateurs, que les flottilles sont mobiles et que les accords bilatéraux produisent des effets de part et d’autre des frontières.

L’expérience accumulée entre la Mauritanie et le Sénégal depuis 2008 montre une chose simple : un stock partagé ne peut pas être durablement géré par des décisions isolées.

Il faut des règles communes, des données suivies ensemble, des mécanismes de dialogue permanents et une place reconnue pour les professionnels dans la décision. C’est précisément ce que les commissions mixtes cherchent à construire, et ce que la CAOPA tente aujourd’hui d’étendre à l’échelle sous-régionale.

Le paradoxe ouest-africain tient en une contradiction devenue intenable : les poissons circulent, les pêcheurs s’adaptent, les marchés s’organisent à l’échelle régionale, mais les politiques publiques continuent trop souvent à raisonner comme si chaque État pouvait gérer seul ce qui relève, dans les faits, d’un espace halieutique commun. Les petits pélagiques – sardinelles en tête – traversent les eaux de plusieurs pays. Les captures débarquées dans un port peuvent approvisionner des consommateurs d’un autre pays. Les décisions prises à Nouakchott, Saint-Louis, Banjul ou Bissau ont donc des effets qui débordent immédiatement leur point d’origine. 

L’expérience mauritano-sénégalaise l’a montré sans ambiguïté. Quand un accord repose seulement sur un droit d’accès ou sur une obligation de débarquement, sans dispositif partagé pour organiser les flux, accompagner les acteurs, suivre les captures et résoudre les frictions du terrain, la règle s’use vite contre la réalité.

En 2009, les professionnels ont constaté que l’obligation de débarquer 15 % des captures en Mauritanie n’avait pas été respectée. Ce constat ne dit pas seulement qu’une clause a échoué. Il dit qu’une gouvernance incomplète produit mécaniquement de la non-application. 

Pourquoi les stocks sont partagés

La première raison est biologique. Les petits pélagiques sont des espèces migratrices. La FAO rappelait déjà que, « du fait de leur nature migratoire », ces ressources sont partagées entre plusieurs pays d’Afrique du Nord-Ouest, notamment la Mauritanie, le Sénégal et la Gambie. Autrement dit, la frontière juridique des zones économiques exclusives ne correspond pas à la frontière écologique des stocks. Tant que cette dissociation n’est pas au cœur des politiques de gestion, les décisions nationales restent structurellement insuffisantes. 

La deuxième raison est économique. Un stock partagé n’est pas seulement un stock qui se déplace ; c’est un stock qui soutient des chaînes de valeur régionales. Le protocole Mauritanie-Sénégal de 2021 en donne une illustration concrète : il prévoit un quota annuel de 50 000 tonnes ciblant des espèces pélagiques, avec un nombre limité de 250 sennes tournantes, soit 500 embarcations, destinées à approvisionner le marché sénégalais, tandis qu’une partie des embarcations doit débarquer en Mauritanie pour contribuer au marché local. Cela montre qu’un même stock est déjà pensé, dans les faits, comme un enjeu de sécurité alimentaire, de commerce et d’emploi pour plusieurs pays à la fois. 

Mais c’est aussi là que le problème commence. La FAO note qu’en l’absence de mécanisme complet de gestion conjointe, les accords d’accès sont encore négociés pays par pays, sans prise en compte suffisante des effets cumulés sur les stocks partagés.

Cette critique reste d’une actualité frappante. Lorsqu’un État raisonne en termes d’accès, un autre en termes de débarquement, un troisième en termes de marché, sans cadre commun pour arbitrer l’ensemble, la somme des logiques nationales ne produit pas une politique régionale : elle produit une pression fragmentée sur une ressource commune. 

Encadré 

270 licences de pêche artisanale étaient au cœur des discussions entre professionnels sénégalais et mauritaniens en 2008. 

En 2009, l’accord concernait environ 300 pirogues sénégalaises autorisées à pêcher en Mauritanie, avec une obligation de débarquer 15 % des captures. 

Le protocole de 2021 mentionne 50 000 tonnes par an, jusqu’à 250 sennes tournantes, soit 500 embarcations, et 6 % des embarcations tenues de débarquer en Mauritanie. 

Pourquoi les pêcheurs doivent coopérer

Parce que ce sont eux qui voient, avant tout le monde, l’endroit exact où une règle cesse d’être applicable. En 2008, les professionnels réunis autour du CONIPAS et de la FNP n’ont pas seulement discuté d’un protocole. Ils ont documenté les raisons concrètes de ses blocages : environ 400 kilomètres supplémentaires pour rejoindre des ports mauritaniens, des coûts de carburant élevés, l’absence d’infrastructures adaptées pour traiter, stocker ou écouler les produits débarqués, et même des tensions sociales autour du choix des pirogues soumises à l’obligation de débarquement. C’est une leçon décisive pour la politique publique : une règle mal arrimée à la logistique réelle du métier devient une source de conflit, pas un outil de gestion. 

Poisson pélagique
petits pélagiques

Les pêcheurs doivent aussi coopérer parce qu’ils détiennent une connaissance opérationnelle que l’administration seule ne peut pas produire. Qui débarque où ? Qui respecte les périodes d’arrêt ? Quels circuits de commercialisation fonctionnent réellement ? Où naissent les contournements et les arrangements informels ? 

En 2008, les professionnels proposaient déjà de faire passer le recrutement par des structures reconnues, sous supervision administrative, afin de sortir de l’informel.

En 2009, ils ont franchi un pas supplémentaire en créant un sous-comité chargé non seulement de planifier les débarquements, mais aussi d’assister les pêcheurs dans les formalités et d’organiser la commercialisation. La coopération professionnelle ne remplace pas l’État ; elle rend l’action publique exécutable. 

 

Surtout, la coopération entre pêcheurs change la nature du débat. Tant que les organisations professionnelles n’entrent pas dans la gouvernance, la discussion reste enfermée dans une opposition stérile entre accès à la ressource et contrôle administratif. Dès qu’elles y participent, une autre question apparaît : comment transformer un accord bilatéral en chaîne de valeur partagée, suivie et négociée ? C’est exactement l’esprit de la formulation avancée dès 2008 par les professionnels : construire « une véritable activité socio économique entre les filières de pêche artisanale des deux pays ». Cette phrase mérite d’être relue aujourd’hui : elle dit que la coopération n’est pas un supplément diplomatique, mais une infrastructure économique. 

Encadré 

« Les ressources halieutiques ne connaissent pas les frontières. » – Communiqué de presse de la CAOPA, 10 juillet 2026

« Les professionnels ont constaté que les 15% de débarquements en Mauritanie n’ont pas été respectés. » – Commission mixte des professionnels, avril 2009

« Les frontières séparent les États, mais elles n’arrêtent ni les poissons, ni les pêcheurs, ni les défis auxquels nos communautés sont confrontées. » – Gaoussou Gueye, président de la CAOPA. 

Pourquoi les commissions mixtes changent la logique

On présente parfois les commissions mixtes comme de simples espaces de concertation. C’est une erreur d’analyse. Leur intérêt n’est pas d’abord symbolique ; il est fonctionnel. Elles changent la logique parce qu’elles déplacent la gouvernance du texte vers la mise en œuvre. En 2008, les professionnels proposaient une commission mixte interprofessionnelle et des bureaux de liaison à Nouakchott et à Saint-Louis.

En 2009, cette architecture s’est précisée avec un sous-comité opérationnel chargé de planifier les débarquements, d’aider sur les formalités et de suivre l’exécution de l’accord tous les quinze jours. Une commission mixte utile n’est donc pas un lieu où l’on échange des positions ; c’est un dispositif qui absorbe les frictions du réel. 

Le protocole de 2021 confirme cette évolution. Il prévoit un suivi des débarquements et de la collecte des statistiques, un poste de contrôle conjoint à Saint-Louis, des documents établis en double exemplaire et signés conjointement, une articulation entre autorités de Saint-Louis et de N’Diago, ainsi que des règles partagées sur l’identification des embarcations, l’enrôlement des équipages, les captures accessoires, le maillage et le respect des arrêts biologiques. Ce n’est plus seulement un accord d’accès. C’est une tentative de construire une chaîne commune de preuve, de contrôle et de responsabilité. 

 

Voilà pourquoi les commissions mixtes sont stratégiques. Elles permettent de traiter ensemble ce que les accords classiques dissocient : la ressource, les débarquements, les statistiques, la commercialisation, la surveillance et la prévention des conflits. Elles rapprochent aussi trois mondes qui travaillent trop souvent en silos : l’administration, les scientifiques et les professionnels. Le protocole de 2021 prévoit d’ailleurs une coopération entre l’IMROP et le CRODT pour l’évaluation des stocks partagés et l’analyse conjointe des données. C’est l’un des points les plus importants : on ne gouverne pas durablement un stock partagé avec des données cloisonnées. 

Pourquoi maintenant

Parce que les conditions qui rendaient déjà la coopération nécessaire il y a quinze ans la rendent désormais urgente. La CAOPA souligne deux éléments majeurs au diagnostic ancien : la pression sur les stocks de petits pélagiques et l’effet du changement climatique sur des pêcheries déjà marquées par une forte mobilité.

L’organisation rappelle aussi que les acteurs de terrain – pêcheurs, transformatrices, mareyeurs – ont trop souvent été insuffisamment associés à la mise en œuvre des accords entre pays voisins. En clair : la question n’est plus seulement de mieux gérer entre États ; elle est de mieux gouverner avec les professionnels. 

Pourquoi maintenant ? Parce qu’il existe aussi une fenêtre politique. La réunion préparatoire de Ziguinchor rappelle qu’à l’approche des négociations d’accords de pêche avec l’Union européenne, les organisations professionnelles d’Afrique de l’Ouest ont cherché à définir des stratégies communes pour peser davantage. Ce point est essentiel.

Les commissions mixtes ne servent pas seulement à réduire les conflits à la frontière ou à mieux suivre les débarquements ; elles servent aussi à produire une parole régionale crédible dans les arènes où se décident les règles du jeu. Une gouvernance sous-régionale ne vaut que si elle peut ensuite influencer les politiques publiques nationales et les négociations internationales. 

Ce que prépare la CAOPA

Ce que prépare la CAOPA n’est pas un événement de plus. C’est une architecture politique. Le communiqué de juillet 2026 annonce la création ou la redynamisation de trois commissions mixtes : entre la Gambie et le Sénégal, entre la Guinée-Bissau et le Sénégal, et entre la Mauritanie et le Sénégal.

Des concertations sont prévues à Banjul les 13 et 14 juillet 2026, à Bissau les 16 et 17 juillet 2026, tandis qu’une réunion préparatoire a eu lieu à Ziguinchor le 11 juillet. La méthode est cohérente : partir d’une expérience bilatérale ancienne, en tirer les mécanismes utiles, puis les étendre là où les stocks, les métiers et les marchés s’entrecroisent déjà. 

L’enjeu est plus profond qu’une simple coordination entre organisations professionnelles. Avec leur fonctionnement, ces commissions peuvent faire émerger une gouvernance ouest-africaine par le concret : positions communes, données mieux partagées, mécanismes de suivi, prévention des conflits, remontée d’alertes depuis le terrain, et propositions plus robustes face aux administrations, aux partenaires techniques et financiers, ainsi qu’aux négociations internationales. 

L’Afrique de l’Ouest n’a plus besoin d’une démonstration abstraite sur le caractère partagé des petits pélagiques. Cette démonstration existe déjà, dans la biologie des stocks, dans les routes de pêche, dans les marchés côtiers et dans quinze années d’apprentissage entre la Mauritanie et le Sénégal.

Ce qu’il faut désormais, c’est convertir cet acquis en méthode régionale : faire des commissions mixtes non pas des annexes des accords, mais leur cœur opérationnel ; faire des professionnels non pas des exécutants consultés après coup, mais des co-architectes de la gouvernance ; faire enfin de la coopération sous-régionale non pas une réaction aux crises, mais une capacité permanente.

Si la CAOPA parvient à stabiliser cette grammaire institutionnelle, alors la région disposera de quelque chose de rare : un modèle africain de gouvernance halieutique construit à partir du terrain, capable de parler à la fois aux communautés, aux États et aux partenaires internationaux.

Aliou Diallo

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