La sardinelle a besoin de voisins qui se parlent
Le poisson traverse les frontières. Les règles, non. À Saly, c’est ce décalage que les intervenants ont attaqué de front.
À Saly-Portudal, du 28 au 30 août 2026, l’atelier de renforcement des capacités sur la sardinelle a remis au centre une idée simple : une ressource partagée ne se gère pas à huis clos. L’atelier a été organisé par la Confédération africaine des organisations professionnelles de la pêche artisanale -la CAOPA- sur appui financier de Fauna & Flora. Au fil des séances, une conviction était au menu : « les commissions mixtes ne sont pas un appendice administratif ». Elles sont un outil de survie pour la pêche artisanale et pour la sardinelle.
Une ressource qui ignore les drapeaux

A l’ouverture des travaux, le président de la CAOPA a situé la colonne vertébrale de l’atelier : « La sardinelle ne connaît pas de frontière. Le poisson pêché aujourd’hui en Mauritanie peut se retrouver demain au Sénégal, en Gambie ou en Guinée-Bissau. Aucun pays ne peut protéger seul cette ressource, » a déclaré Gaoussou Gueye.
La sardinelle circule. Les pêcheurs se déplacent. Les marchés se répondent. Les tensions aussi. Mais les décisions restent souvent prises pays par pays, administration par administration, texte par texte. Ce décalage produit des angles morts. Il ouvre des failles. Il affaiblit le contrôle.
Cheikh Fall, directeur des pêches maritimes du Sénégal, l’a dit dans un langage d’État, mais sans détour : « Aucun de nos pays ne peut prétendre assurer, à lui seul, une gestion durable de la sardinelle. » Puis il a posé l’objectif : « Nous devons progressivement passer d’une logique de gestion nationale de ressources partagées à une véritable logique de gestion concertée à l’échelle sous-régionale. »
L’idée n’a pas été présentée comme une formule diplomatique de plus. Elle a été ramenée au terrain. « Si un navire interdit dans un pays peut opérer chez le voisin, si les règles changent d’une frontière à l’autre, si l’information ne circule pas, alors la ressource paie le prix de cette fragmentation », a dénoncé le président de la CAOPA.
Les commissions mixtes partent d’un problème simple
La présentation de Khady Diop, chargée de programmes à la CAOPA, a donné à cette coopération un nom et une méthode.

Le document qu’elle a présenté le dit d’emblée : « Des pêcheurs de plusieurs pays partagent les mêmes ressources et rencontrent les mêmes difficultés. » Elle ajoute : « Seul, un pays ne peut pas tout régler. Il faut que les professionnels travaillent ensemble. »
Le module qu’elle a présenté ne vend pas une abstraction. Il décrit des faits concrets. Des ressources partagées. Des activités transfrontalières. Des difficultés communes. Sur le terrain, il faut connaître les règles, affronter les contrôles, comprendre les protocoles, faire circuler l’information. Quand cela ne se fait pas, les incompréhensions s’accumulent. Les tensions aussi.
Dans le schéma présenté par la CAOPA, la commission mixte sert précisément à traiter cela. « C’est un espace formel de concertation entre organisations professionnelles de plusieurs pays ». Mme Thiao la résume par une série de verbes d’action : dialoguer, proposer, suivre, transmettre.
Le but est de : « faire remonter les problèmes du terrain. Les comparer. Les discuter. Chercher des positions communes. Puis transmettre les conclusions aux organisations membres, à la CAOPA et aux autorités compétentes ».
Sénégal, Gambie, Guinée-Bissau : une mécanique déjà pensée
Khady Diop a expliqué que la commission mixte tripartite concerne le Sénégal, la Gambie et la Guinée-Bissau. Elle rappelle aussi les organisations accompagnées par la confédération : le Conseil National Interprofessionnel de la Pêche Artisanale au Sénégal (CONIPAS), la Fédération National des Pêches de la Mauritanie (FNP/Section pêche artisanale), l’Association nationale des opérateurs de pêche artisanale (NAAFO), Réseau national des femmes de pêche artisanale de Guinée-Bissau (RENAMUP).
Le module part de la pêche artisanale transfrontalière telle qu’elle se pratique entre ces pays. Il ne parle pas d’un idéal lointain. Il parle de pêcheurs qui partagent déjà les mêmes eaux et les mêmes obstacles.

Cette logique rejoint les discours prononcés pendant l’atelier, qui élargissent la réflexion à la Mauritanie. Dans son allocution M. Gueye a cité les membres des commissions mixtes de Mauritanie, de Gambie, de Guinée-Bissau et du Sénégal. Il souligne : « la ressource migre à l’échelle de la sous-région. La réponse doit donc se hisser au même niveau ».
Dr Ndiaga Gueye, appui technique de la CAOPA et facilitateur de la rencontre, l’a formulé avec son franc-parler : « Les poissons s’en foutent pas mal des frontières entre le Sénégal et la Mauritanie. » Puis il a ajouté : « Un lien commun, on ne le gère qu’en commun. »
Ces mots résument une contrainte biologique et politique. La sardinelle ne peut pas être traitée comme une affaire nationale. Toute gestion isolée laisse une porte ouverte quelque part.
Les commissions mixtes doivent faire circuler ce qui manque
Dans les échanges, durant l’atelier, un point revient avec insistance : « l’information ne circule pas assez. » Or sans information, il n’y a ni contrôle sérieux, ni débat public solide, ni confiance entre acteurs.
Khady Diop a insisté dans sa présentation, sur plusieurs besoins très concrets. « Expliquer les protocoles. Partager les textes. Mieux préparer les réunions. Clarifier les responsabilités. Éviter les actions dispersées. Faire remonter les propositions. Transmettre les procès-verbaux. Informer les communautés de base ».
Dans les discours, cette exigence devient encore plus précise. Gaoussou Gueye a demandé que les commissions mixtes aient accès à des informations déterminantes : « licences, accords, liste des navires autorisés, captures, destination des produits, sociétés mixtes, noms des bénéficiaires réels ». Sa mise en garde est nette : « Sans ces informations, impossible de vérifier les engagements pris, de mesurer la pression totale sur la ressource, ou d’assurer un partage juste. »
Ici, la commission mixte n’est plus seulement un lieu de parole. Elle devient un outil de lecture commune de la ressource et de l’accès à cette ressource. Qui pêche ? Dans quelles conditions ? Avec quelle autorisation ? Pour quelle destination ? Si ces réponses restent opaques, la gestion régionale reste un mot creux.
La crise de la sardinelle oblige à sortir du face-à-face national
Le débat sur les commissions mixtes n’est pas séparé de l’état de la ressource. Il en découle. Dr Ndiaga Gueye a livré l’un des constats les plus rudes de l’atelier : « Les débarquements, les captures plutôt, ont chuté de 83% [pour la sardinelle ronde]. C’est très inquiétant. […] Si ça continue comme ça, malheureusement, on va aller vers un effondrement. Un effondrement pur et simple. Un collapse. »
Cette alerte change le statut de la coopération. Elle ne relève plus de la bonne volonté. Elle devient une nécessité de gestion.
Dans les interventions, plusieurs facteurs de pression sont cités. La puissance des navires industriels. Les captures de juvéniles. Les usines de farine et d’huile de poisson. Les sociétés mixtes. Les écarts de contrôle entre pays. La faiblesse de la circulation de l’information… Les commissions mixtes apparaissent alors comme un point de jonction.
Gaoussou Gueye l’a dit : « Elles (les commissions mixtes) permettent d’échanger vite, de comparer les situations de chaque pays, de repérer les problèmes communs et de construire des positions partagées. »
La priorité donnée à la pêche artisanale
L’un des fils rouges de l’atelier est la place de la pêche artisanale. Le président de la CAOPA la défend sans détour : « Tout accès à une ressource partagée doit passer par un examen régional. Et cet examen doit donner la priorité à la pêche artisanale et à la nourriture de nos populations. »
Sur ce point, le débat ne porte pas seulement sur la technique de gestion. Il porte sur l’usage de la ressource. « La vigilance doit être immédiate sur la farine et l’huile de poisson. Nos petits pélagiques sont d’abord une nourriture », a ajouté Gaoussou Gueye.
Dawda Foday Saine, secrétaire général de la CAOPA, a replacé cet enjeu dans une formule qui élargit la scène : « Protéger la sardinelle, c’est protéger la sécurité alimentaire de l’Afrique – notre avenir collectif dépend d’une action décisive aujourd’hui. »
Il vient rappeler que le dossier dépasse les seuls professionnels. Derrière la sardinelle, il y a l’alimentation, l’emploi, le revenu et la stabilité des communautés côtières.
Une coopération qui ne peut pas rester symbolique

Dans les débats, personne n’a présenté les commissions mixtes comme une solution miracle. Les participants parlent de fréquence minimale des réunions, de décisions par consensus, de procès-verbaux à transmettre, de surveillance participative, de rôles à clarifier, de suivi à assurer. Autrement dit, la coopération ne vaut que si elle devient un travail régulier.
Cheikh Fall a déclaré : « Nos ressources marines partagées ne doivent pas devenir des sources de compétition ou de tensions entre nos pays. Elles doivent, au contraire, constituer des facteurs de rapprochement. »
Tout l’enjeu est là. Faire passer la pêche partagée du registre du conflit potentiel à celui du dialogue organisé. Faire parler les professionnels avant que les blocages ne s’installent. Faire circuler les informations avant que les soupçons ne prennent toute la place. Faire exister un suivi avant que les réunions ne deviennent des rituels sans effet.
La sardinelle a donc besoin de voisins qui se parlent. Pas pour se rassurer. Pour gérer ensemble ce qu’aucun ne peut sauver seul.
Par Aliou Diallo


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