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Sardinelle: ressource en danger

À Saly, le mot revenait dans presque toutes les interventions : sardinelle. Pas comme un thème de conférence. Comme un poisson qui nourrit, qui fait vivre et qui manque déjà. Derrière ce nom familier, les participants ont décrit une ressource sous pression, prise entre captures, marché, usines et règles encore trop fragiles.

Réunis à Saly, du 28 au 30 août 2026, des acteurs de la pêche, des journalistes et communicateurs venus du Sénégal, de la Gambie, de la Mauritanie et de la Guinée-Bissau ont croisé leurs constats sur la sardinelle. Ils sont venus à l’atelier organisé par la Confédération africaine des organisations professionnelles de la pêche artisanale (CAOPA), avec l’appui financier de Fauna & Flora, pour comprendre pourquoi le poisson se raréfie et ce qu’il reste à faire.

Au centre des échanges : la baisse de la ressource, la place prise par la farine de poisson, la capture des juvéniles et les effets concrets pour les communautés côtières.

Une alerte portée par des noms et des chiffres

À Saly, l’alerte n’est pas venue d’une formule vague. Elle a été portée par des chiffres, des fonctions et des paroles nommées. Dr Ndiaga Gueye, appui technique de la CAOPA et ancien secrétaire du COPACE, a livré le constat le plus cru. Selon lui, les captures totales de petits pélagiques ont chuté de 58 % sur la dernière décennie. Pour la sardinelle ronde, la baisse citée atteint 83 %.

Dr Ndiaga GUEYE Saly 2026

Puis il a posé les mots qui ont figé l’assistance : « La sardinelle est une ressource en danger. […] Si ça continue comme ça, malheureusement, on va aller vers un effondrement. Un effondrement pur et simple. Un collapse. » Dans l’atelier, cette phrase ne relève pas du slogan. Elle sert à nommer le niveau d’urgence.

Les discussions ne sont pas restées au niveau de la donnée brute. Les participants ont sans cesse ramené la question à ses effets concrets. La sardinelle, ou yaboye (au Sénégal, ndlr), n’est pas un produit de niche. C’est un poisson du quotidien. Il nourrit. Il fait tourner une chaîne d’activités. Il fait vivre des pêcheurs, des mareyeurs, des femmes transformatrices et des familles. Quand il se raréfie, ce ne sont pas seulement les débarquements qui baissent. Ce sont des revenus, des habitudes alimentaires et des équilibres sociaux qui bougent.

« La sardinelle ne connaît pas de frontière »

Gaoussou Gueye, président de la CAOPA, a donné le ton dès l’ouverture. « La sardinelle ne connaît pas de frontière. Le poisson pêché aujourd’hui en Mauritanie peut se retrouver demain au Sénégal, en Gambie ou en Guinée-Bissau. Aucun pays ne peut protéger seul cette ressource », a-t-il déclaré.

Gaoussou GUEYE Président CAOPA Saly 2026

La ressource circule. Les règles, elles, restent souvent enfermées dans des cadres nationaux. M. Gueye a poussé le raisonnement plus loin : « Un bateau interdit de pêche dans un pays pour protéger la ressource ne doit pas trouver refuge dans le pays voisin. Nos États doivent le refuser ensemble. »

La crise de la sardinelle, telle qu’elle a été décrite, ne peut donc pas être lue comme une simple somme de problèmes nationaux. Elle se joue à l’échelle de la sous-région. Elle oblige à regarder ensemble le Sénégal, la Gambie, la Mauritanie et la Guinée-Bissau.

Une pression venue de plusieurs côtés

L’un des points forts de l’atelier est d’avoir refusé le réflexe du coupable unique. Le Dr Ndiaga Gueye a pointé la puissance de certains navires industriels en des termes sans détour : « Ces bateaux industriels, comme on doit les appeler, ce sont des monstres qui dévastent les mers. » La formule est dure. Elle dit le niveau de défiance à l’égard d’unités capables de prélever de très gros volumes.

Mais les échanges ne s’arrêtent pas là. La pression sur le stock vient de plusieurs côtés. Le Dr Gueye a expliqué que l’expansion de la pêche artisanale, ses équipements plus performants et certaines pratiques de capture ont aussi contribué à la situation. La question des juvéniles revient comme un point majeur. « Quand des poissons trop petits sont capturés avant d’atteindre la maturité sexuelle, c’est la capacité du stock à se renouveler qui est touchée », a-t-il souligné.

Les intervenants ont également évoqué la pêche illicite, non déclarée et non réglementée, les changements climatiques, ainsi que les engins interdits. Le tableau qui se dégage n’est pas celui d’une cause unique. C’est celui d’une pression cumulative, dans un espace où les contrôles restent inégaux et où la ressource, elle, ne s’arrête pas aux frontières.

Le marché tire, la ressource cède

À plusieurs moments, les participants ont rappelé que la sardinelle ne baisse pas dans le vide. Elle baisse aussi sous l’effet d’une demande forte. Dans les échanges, Dr Ndiaga a insisté sur la chaîne d’intermédiaires qui pèse entre le quai et l’assiette. « Il y a toute une chaîne d’intermédiaires… tapis à l’ombre qui contrôlent tout », a-t-il dit, en appelant les journalistes à enquêter davantage.

Cette remarque compte. Elle déplace le regard. Le problème ne se réduit pas à une opposition mécanique entre pêche artisanale et pêche industrielle. Entre les deux, des intérêts commerciaux, des circuits de vente et des rapports de force tirent les prix et orientent le poisson.

Une tension entre sécurité alimentaire et valorisation économique. Qui doit avoir accès au poisson en priorité ? La communauté qui le consomme ? Le marché qui le paie mieux ? L’industrie qui l’absorbe ?

La réponse de Gaoussou Gueye a été nette : « Les petits pélagiques doivent nourrir nos populations en premier, à travers des filières locales qui réduisent les pertes et renforcent notre sécurité alimentaire. »

La farine de poisson comme ligne de fracture

Le sujet des usines de farine et d’huile de poisson a cristallisé beaucoup d’inquiétudes. Gaoussou Gueye a averti : « La vigilance doit être immédiate sur la farine et l’huile de poisson. Nos petits pélagiques sont d’abord une nourriture. » Cette phrase pose la hiérarchie que défend la CAOPA : l’usage alimentaire direct avant l’usage industriel.

Les débats montrent bien pourquoi ce point est si sensible. Quand un poisson accessible et « largement consommé » alimente d’autres chaînes de valorisation, la pression sur la ressource change d’échelle. Le problème n’est plus seulement celui de la capture. Il devient aussi celui de la destination du poisson.

L’atelier a également souligné la mobilité des intérêts industriels. Une activité stoppée dans un pays peut chercher à se redéployer dans un autre. C’est cette circulation des pressions qui alimente la demande d’une réponse régionale plus ferme.

Les communautés en première ligne

À Saly, personne n’a parlé de la sardinelle comme d’un simple indicateur biologique. Les échanges l’ont ramenée à la vie ordinaire. « Quand le yaboye manque, les pêcheurs sont touchés. Les transformatrices aussi. Les consommateurs également. C’est toute une économie populaire qui se fragilise », fait remarquer le Dr Gueye.

Dawda Foday Saine, secrétaire général de la CAOPA, l’a résumé dans une formule reprise pendant l’atelier : « Protéger la sardinelle, c’est protéger la sécurité alimentaire de l’Afrique. » Sauvegarder la sardinelle, c’est donc protéger bien plus qu’un stock. C’est défendre une base alimentaire et un tissu social.

Cheikh Fall, directeur des pêches maritimes du Sénégal, a replacé cette urgence dans une perspective de coopération. « Nous devons progressivement passer d’une logique de gestion nationale de ressources partagées à une véritable logique de gestion concertée à l’échelle sous-régionale », a-t-il déclaré.

À la fin, il reste moins l’image d’un séminaire que celle d’un avertissement. À Saly, les intervenants ont dit les choses avec des noms, des chiffres et des citations. Le poisson manque. Et derrière ce manque, c’est déjà toute une ligne de vie qui se tend.

Mamadou Aliou DIALLO

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