Ils ont créé la CAOPA. Qui la fera vivre demain ?
Au début des années 2000, des pêcheurs sénégalais partent travailler en Mauritanie, en Gambie ou en Guinée. Au-delà des frontières, ils retrouvent les mêmes difficultés : des décisions prises sans eux, des tensions et une voix qui porte peu. De ces rencontres naît une ambition plus grande. Chérif Younouss Ndiaye, technicien supérieur de pêche devenu conseiller en planification, a accompagné la CAOPA avant même sa création officielle, en 2010. Quinze ans plus tard, il salue le chemin parcouru, mais lance un avertissement : la reconnaissance internationale ne suffira pas si les organisations de base restent à l’écart.
Tout commence au-delà des frontières
Un pêcheur quitte son pays pour chercher du poisson ailleurs. Il découvre un autre port, d’autres règles et de nouveaux interlocuteurs. Mais une difficulté lui semble familière : les professionnels de la pêche artisanale sont rarement écoutés à la hauteur de leur rôle.
Au début des années 2000, les pêcheurs sénégalais se déplacent notamment vers la Mauritanie, la Gambie et la Guinée. Ces migrations favorisent les rencontres entre professionnels. Elles révèlent aussi des problèmes communs, parfois aggravés par des tensions entre pêcheurs ou avec les autorités des pays d’accueil.
« On ne les écoutait pas beaucoup », se souvient Chérif Younouss Ndiaye.

Les discussions se multiplient. Les acteurs comprennent qu’une fédération nationale ne peut pas, à elle seule, répondre à toutes les difficultés rencontrées de l’autre côté d’une frontière. Il leur faut se regrouper pour défendre leurs intérêts et faire entendre leurs préoccupations auprès des décideurs.
En 2008 et 2009, le projet prend forme. Au départ, certains envisagent de réunir neuf pays de la sous-région. Chérif Ndiaye défend une ambition plus large.
Lors d’une réunion préparatoire organisée à Dakar, dans les locaux de l’Agence nationale de conseil agricole et rural (ANCAR), il plaide pour une organisation continentale.
« Les problèmes relatifs à la pêche artisanale sont des problèmes communs à l’ensemble des pays d’Afrique, avec des variantes, bien sûr », explique-t-il.
L’idée finit par s’imposer. En mars 2010, à Banjul, la Confédération africaine des organisations professionnelles de la pêche artisanale (CAOPA) est officiellement lancée.
Des textes pour éviter les promesses sans lendemain
Créer une organisation ne consiste pas seulement à réunir des représentants autour d’une table. Encore faut-il décider ce qu’ils veulent défendre, comment ils vont fonctionner et qui sera responsable de quoi.
Après près de quarante ans passés dans le secteur de la pêche, Chérif Ndiaye connaît les réalités du terrain. Il participe à la préparation des statuts et du règlement intérieur. Avec Ngagne Mbao, il contribue également à la mise au point de la charte de la Confédération.
Les documents doivent correspondre aux besoins des professionnels, et non rester des textes administratifs difficiles à appliquer. Ils sont discutés avant le départ pour Banjul, puis ajustés lors de l’assemblée constitutive, notamment sur des questions comme le siège et la durée des mandats.
La charte occupe une place particulière. Elle fixe les grandes orientations de l’organisation et rappelle pourquoi ses membres ont choisi de se rassembler.
L’objectif est clair : permettre aux pêcheurs de parler d’une même voix, défendre leurs intérêts et contribuer à un secteur durable. Il s’agit aussi de faire reconnaître leur poids dans l’économie et dans la vie sociale des pays africains.
Chérif Ndiaye rappelle qu’à l’époque, la pêche artisanale contribuait fortement à l’approvisionnement des industries de pêche, sans recevoir toujours la reconnaissance qu’elle méritait.
Pour lui, la CAOPA devait changer cette situation. Les pêcheurs ne devaient plus être considérés comme de simples exécutants d’un secteur dont d’autres définissent les priorités. Ils devaient pouvoir proposer des solutions et participer aux décisions.
À Abidjan, le plaidoyer pour les femmes porte ses fruits
Parmi les souvenirs qui l’ont marqué, Chérif Ndiaye revient sur une rencontre organisée à Abidjan, en Côte d’Ivoire, à l’occasion de la Journée mondiale de la pêche, en 2014, selon son souvenir.

Un représentant des Nations unies y présente les enjeux de la sécurité alimentaire et le rôle de la pêche. La CAOPA profite de cette rencontre pour défendre une cause essentielle : celle des femmes qui travaillent dans la pêche artisanale.
Elles transforment, fument et commercialisent le poisson. Leur activité fait vivre des familles et permet aux produits de la pêche d’atteindre les marchés. Pourtant, elles restent souvent parmi les acteurs les moins reconnus et les moins bien équipés.
Cette fois, le plaidoyer débouche sur un résultat concret. Selon Chérif Ndiaye, une représentante nationale d’une organisation de femmes en Côte d’Ivoire obtient un financement pour des fours améliorés.
Ce soutien ne règle pas toutes les difficultés. Mais il montre ce qu’une représentation collective peut obtenir lorsqu’elle relie les discussions institutionnelles aux besoins quotidiens des travailleuses.
Pour Chérif Ndiaye, cette avancée illustre une conviction ancienne : les femmes doivent occuper une place réelle dans les organisations, et pas seulement être citées dans les discours.
De neuf pays à une reconnaissance internationale
En quinze ans, la CAOPA a élargi sa présence bien au-delà de ses premiers membres. Chérif Ndiaye souligne sa reconnaissance par l’Union africaine et sa participation aux travaux internationaux sur les pêches, notamment au Comité des pêches de la FAO, le COFI.
Il rappelle aussi une initiative portée par la Confédération auprès de l’Union africaine, en 2014, pour promouvoir une année africaine consacrée à la pêche artisanale. Cette démarche s’inscrivait dans un mouvement plus large en faveur d’une meilleure reconnaissance du secteur. La pêche artisanale a ensuite été mise à l’honneur au niveau international en 2022.
La CAOPA a également reçu une distinction de la FAO pour sa contribution aux systèmes alimentaires aquatiques durables, selon le témoignage de Chérif Ndiaye. Il y voit une reconnaissance du travail accompli, mais aussi de l’appui reçu de ses partenaires.
Cette visibilité ne s’est pas construite en un jour. M. Ndiaye estime que l’engagement des premiers responsables a joué un rôle déterminant. Il se souvient de leur persévérance et de leur volonté de préserver l’indépendance de la Confédération.
La CAOPA, insiste-t-il, ne devait pas devenir l’instrument d’un projet extérieur. Elle devait pouvoir nouer des partenariats sans abandonner ses propres priorités.
« La CAOPA n’a jamais voulu être phagocytée par n’importe quel projet », affirme-t-il. Pour lui, collaborer ne signifie pas renoncer à sa liberté de parole.
Le risque d’une organisation portée par trop peu de membres
C’est là que son regard devient plus critique.
La CAOPA a gagné en visibilité. Mais, selon Chérif Ndiaye, une part importante de ce travail repose encore sur une minorité de personnes très engagées. Dans plusieurs pays, les membres de base ne connaissent pas nécessairement le fonctionnement de la Confédération, ses objectifs ou les décisions qu’elle défend.
Le problème est profond. Une organisation peut être reconnue à l’international tout en restant peu présente dans la vie quotidienne de ses membres. Elle peut participer à des réunions et défendre des positions sans que les pêcheurs des communautés concernées voient clairement ce que cela change pour eux.
« Quand tu n’es pas informé, tu n’es pas impliqué », résume-t-il.
Il appelle donc à renforcer la vie démocratique des fédérations nationales, à mieux informer leurs membres et à préparer les jeunes à prendre le relais. La relève ne peut pas se limiter à désigner de nouveaux responsables. Elle suppose de transmettre les connaissances, de former les futurs dirigeants et de leur permettre de participer aux décisions.
Il pose aussi la question des moyens financiers. Des membres actifs, des cotisations régulières et une meilleure connaissance des besoins locaux pourraient contribuer à donner davantage d’autonomie aux organisations. Des actions modestes, adaptées aux réalités de chaque pays, permettraient de rendre leur présence plus visible sur le terrain.
Chérif Ndiaye plaide enfin pour un meilleur suivi des activités et une mémoire plus solide des expériences acquises. Sans bilan précis, les réussites risquent de se perdre et les enseignements d’être repris par d’autres.
Une reconnaissance qui doit se voir sur le terrain
Pour Chérif Ndiaye, le prochain défi ne consiste pas seulement à conserver la place acquise dans les institutions. Il faut que les pêcheurs, les mareyeurs, les transformatrices et les jeunes puissent reconnaître leur organisation dans des résultats concrets.
Cela exige des membres informés, des fédérations actives et des responsables capables de rendre compte de leurs décisions. Cela demande aussi de maintenir le dialogue avec les États, que la CAOPA considère comme ses premiers partenaires, sans renoncer à défendre les intérêts de la pêche artisanale.
Une organisation continentale ne peut pas vivre durablement grâce au seul engagement de quelques pionniers. Elle doit s’enraciner dans les communautés qu’elle représente, transmettre ses valeurs et donner à ses membres les moyens d’agir.
La reconnaissance internationale a ouvert des portes. Le défi, désormais, est que les pêcheurs puissent en mesurer les effets là où ils vivent et travaillent.
Mamadou Aliou DIALLO


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