Conakry: ils ont dormi au bord d’une piscine pour créer la CAOPA
En 2009, à Conakry, des responsables de la pêche artisanale débattent de la création d’une organisation continentale. Certains doutent de son utilité. D’autres veulent aller plus loin que les frontières nationales. Les chambres manquent. Des participants passent la nuit au bord d’une piscine. Un an plus tard, la CAOPA tient sa première assemblée générale à Banjul. Quinze ans après, Ngagne Mbao, ingénieur sénégalais des eaux et forêts spécialisé en pêche et aquaculture, revient sur cette naissance difficile, les avancées de la Confédération et les exigences qui doivent guider la relève.
À Conakry, le choix de ne pas rester chacun chez soi
Avant la Confédération africaine des organisations professionnelles de la pêche artisanale (CAOPA), il y avait des associations locales, des fédérations nationales et des problèmes qui ne s’arrêtaient pas aux frontières.
Au Sénégal, les pêcheurs, les mareyeurs et les autres professionnels de la filière avaient franchi une première étape en se regroupant au sein du Conseil national interprofessionnel de la pêche artisanale au Sénégal (CONIPAS). Mais les difficultés dépassaient le cadre national. Des pêcheurs sénégalais se rendaient en Mauritanie pour exercer leur activité. Les professionnels des deux pays devaient donc composer avec des règles, des décisions et des réalités communes.

En Mauritanie, la Fédération nationale des pêches (FNP) était également en place. En Guinée, des responsables défendaient leurs propres organisations. Peu à peu, une idée s’est imposée : les fédérations nationales ne pouvaient pas toujours défendre séparément des intérêts qui se rejoignaient.
« Le défi, c’était d’être ensemble. Le défi de parler d’une seule voix », résume Ngagne Mbao.
À l’époque, les accords de pêche suscitaient des interrogations chez les professionnels artisanaux. Ils voulaient comprendre les décisions prises en leur nom et peser davantage sur celles qui affectaient leur travail. Il leur fallait une représentation capable de porter leurs préoccupations au-delà de leur pays.
L’enjeu était aussi de faire entendre leur voix face aux États, aux organisations internationales et aux acteurs du développement qui prétendaient parfois parler au nom des communautés de pêcheurs.
Pour Ngagne Mbao, il ne s’agissait pas simplement de créer une structure supplémentaire. Il fallait donner aux professionnels les moyens de défendre eux-mêmes leurs intérêts, à l’échelle régionale, puis continentale.
Une réunion tendue, des nuits au bord de la piscine
Le souvenir le plus vif de Ngagne Mbao ne vient pas de la première assemblée générale de la CAOPA, organisée à Banjul en 2010. Il remonte à l’année précédente, lors d’un atelier à Conakry.
Autour de la table se trouvent notamment des représentants du Sénégal, de la Mauritanie et de la Guinée. Parmi eux, le Sénégalais Daou Gueye, le Mauritanien Sidi Ahmed et des responsables guinéens. Ils doivent décider jusqu’où pousser le projet : une organisation régionale ou une confédération à l’échelle de l’Afrique ?
Le débat est loin d’être acquis. Une grande ONG, qui a financé la participation de plusieurs personnes présentes, défend une autre approche. Selon M. Mbao, elle estime qu’une nouvelle organisation régionale ou continentale n’est pas nécessaire et que les professionnels peuvent simplement se regrouper et travailler ensemble.
D’autres participants souhaitent privilégier une structure mondiale déjà en place. Mais les initiateurs du projet refusent de renoncer à une organisation propre aux professionnels africains de la pêche artisanale.
Il faut convaincre, écouter, reprendre les arguments et rapprocher les positions. La discussion porte sur le périmètre de l’organisation, mais aussi sur son nom, sa mission, ses valeurs et ses règles de fonctionnement.
« La première idée, c’était une organisation régionale. Dans les débats, il est ressorti qu’il fallait dépasser le niveau régional et viser le niveau continental », raconte-t-il.
Les conditions matérielles, elles, sont loin d’être idéales. L’hôtel mis à disposition ne dispose pas de suffisamment de chambres. Ngagne Mbao se souvient des nuits passées près de la piscine avec plusieurs collègues, dont Béatrice, Francisco, Gaoussou Gueye et Dao Gueye.
Le manque de confort n’est pas le seul obstacle. Le financement de la participation est lui aussi difficile. Ngagne Mbao explique qu’il n’avait pas les moyens de payer son billet d’avion. Il s’est rendu dans une agence de voyages pour demander un arrangement lui permettant de participer. Sur place, des partenaires lui ont également donné de quoi couvrir ses repas.
Il n’en tire pas une histoire de sacrifice individuel, mais le souvenir d’un engagement collectif. La création de la CAOPA ne reposait pas sur des conditions parfaites. Elle avançait parce que des personnes acceptaient de consacrer du temps et des moyens à un projet dont les résultats n’étaient pas garantis.
Bâtir une organisation, pas seulement obtenir un statut
Après les discussions vient un travail moins visible, mais décisif : rédiger la charte, les statuts et le règlement intérieur.
Ngagne Mbao accompagne cette étape en s’appuyant sur son expérience du développement d’organisations dans d’autres secteurs, notamment l’agriculture et l’élevage. Il connaît les difficultés qui peuvent fragiliser une structure dès sa naissance : les rivalités personnelles, les responsabilités mal définies, une mission imprécise ou des textes que les membres n’ont pas réellement discutés.
Pour lui, les règles ne peuvent pas être écrites par quelques personnes, puis simplement présentées aux autres. Elles doivent être comprises et acceptées par les membres. Chacun doit pouvoir reconnaître l’organisation dans les engagements qu’elle prend.
« On crée une organisation, on cherche l’acte administratif et on pense qu’on est légitime », observe-t-il. Or, l’existence légale ne suffit pas à construire une légitimité durable.
Il rappelle aussi une limite importante de son rôle. Ceux qui accompagnent les organisations peuvent partager leurs connaissances et faciliter les discussions. Ils ne doivent pas se substituer aux pêcheurs, aux mareyeurs et aux autres professionnels concernés.
Ce sont les membres qui doivent décider, porter les textes et assumer les choix collectifs. Sans cette appropriation, une organisation risque de n’exister que sur le papier.
Quinze ans après, une voix reconnue
Trois pays ont participé aux premières étapes du projet. Selon Ngagne Mbao, la CAOPA rassemble aujourd’hui des organisations de 29 pays africains. Elle intervient dans des espaces de décision continentaux, notamment auprès de l’Union africaine et de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Elle dispose également d’un statut d’observateur au Comité des pêches de la FAO, le COFI.

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Pour lui, cette présence compte parce qu’elle permet aux professionnels de la pêche artisanale de prendre part aux discussions qui concernent leur avenir. Il se souvient notamment de la participation du président de la CAOPA à un panel aux côtés de ministres et de responsables internationaux de la pêche, lors d’une rencontre à Dar es Salaam, en Tanzanie.
Une autre reconnaissance l’a particulièrement ému : celle accordée à la Confédération par la FAO, qu’il évoque avec une émotion encore vive.
Mais la visibilité internationale n’est pas, à ses yeux, la réussite la plus importante. Une organisation peut être présente dans les grandes réunions sans représenter réellement ses membres. Elle peut accumuler les titres et les reconnaissances tout en restant éloignée des communautés qu’elle prétend défendre.
Ngagne Mbao insiste donc sur l’activité des organisations membres, leur participation aux travaux et la place des femmes et des jeunes. Il voit dans leur engagement une condition essentielle pour que la Confédération reste ancrée dans les réalités de la pêche artisanale.
La reconnaissance extérieure n’a de valeur que si elle repose sur une base solide.
L’État reste un partenaire, pas un adversaire systématique
La CAOPA a encore des défis à relever. Sa reconnaissance lui donne davantage de poids, mais elle l’expose aussi à de nouvelles pressions. D’autres acteurs peuvent chercher à contester sa place ou à défendre des intérêts différents de ceux des communautés de pêche artisanale.
Ngagne Mbao rappelle un principe inscrit dans la charte de la Confédération : les États sont ses premiers partenaires. Cela ne signifie pas qu’elle doit approuver toutes leurs décisions. Les pouvoirs publics et les organisations professionnelles ont chacun leurs responsabilités, et chacun doit pouvoir les exercer.
Cette relation exige de la transparence, de la fermeté et une connaissance précise des enjeux. Pour défendre la pêche artisanale, les représentants doivent comprendre ce qui se décide dans leur pays, en Afrique et au niveau international. Ils doivent aussi pouvoir s’appuyer sur des organisations nationales capables de les soutenir.
C’est le message qu’il adresse aux jeunes leaders. La reconnaissance ne s’obtient pas du jour au lendemain. Elle se construit avec du travail, de la patience et la connaissance des textes qui fondent l’organisation.
« Il faut partager les valeurs d’une organisation avant d’être membre et de pouvoir la porter », souligne-t-il.
Les jeunes doivent apprendre auprès des anciens, mais aussi prendre leur place et préparer la suite. Le plaidoyer ne peut pas reposer sur une personne isolée. Il lui faut des membres actifs, des organisations solides et des professionnels capables de parler d’une même voix.
Une exigence pour les quinze prochaines années
Pour Ngagne Mbao, quinze ans restent un âge jeune dans la vie d’une organisation. La CAOPA a franchi des étapes importantes, mais sa mission ne s’arrête pas à la reconnaissance institutionnelle.
Ce qui compte, dit-il, c’est que chaque fois que son nom est prononcé, il soit associé à une avancée pour la pêche artisanale. Que les membres puissent lui demander des comptes. Que ses partenaires puissent compter sur sa parole. Et que les décisions qu’elle défend restent fidèles aux intérêts des professionnels qu’elle représente.
Son souhait tient en une image simple : une organisation capable de regarder ses membres et ses partenaires « les yeux dans les yeux », sans dissimuler ses choix ni renier ses convictions.
C’est à cette condition que la CAOPA pourra transmettre aux générations suivantes bien plus qu’une structure continentale : une organisation vivante, enracinée dans ses membres et fidèle à ceux dont elle porte la voix.
Mamadou Aliou DIALLO


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