Details article

Admin362645 Views

CAOPA : 15 ans pour faire entendre les pêcheurs artisans

Depuis plus de dix ans, la Confédération africaine des organisations professionnelles de la pêche artisanale (CAOPA) s’est imposée comme une voix de la pêche artisanale dans les débats régionaux et internationaux. Le Dr Hamady Diop, qui a travaillé avec ces organisations au sein de la Commission sous-régionale des pêches (CSRP), puis de l’Union africaine, revient sur cette évolution. Il évoque les avancées, les défis de gouvernance et la nécessité de donner aux pêcheurs les moyens de peser sur les politiques publiques.

Il y a quinze ans, les pêcheurs artisans d’Afrique de l’Ouest voulaient faire entendre leur voix. Ils connaissaient la mer, les saisons, les difficultés d’accès aux ressources. Mais leur expérience ne pesait pas toujours dans les décisions publiques.

Pour lui, le problème était clair : ceux qui vivent de la pêche doivent pouvoir participer aux décisions qui déterminent leur avenir.

Pêcheurs
Pêcheurs ®CAOPA

À l’époque, les organisations professionnelles existaient déjà. Elles étaient nombreuses, mais leur capacité à se faire entendre restait inégale. Le Dr Diop estime qu’on en comptait au moins 500 en Afrique de l’Ouest. Encore fallait-il qu’elles puissent se réunir, défendre des positions communes et porter leurs demandes auprès des institutions.

Un trajet en taxi pour faire entendre les pêcheurs

Il se souvient de Gaoussou Gueye, [actuel président de la CAOPA, alors secrétaire général], l’un des acteurs des premiers temps de la CAOPA. Pour assister à une réunion à la CSRP, il était prêt à prendre un taxi depuis Mbour. Le trajet avait un coût. Mais ne pas venir signifiait laisser d’autres parler à la place des pêcheurs.

Cette détermination a marqué le Dr Diop. Une autre scène lui est restée en mémoire. Alors que la pauvreté des pêcheurs était évoquée, Gaoussou a répondu : « Il est difficile comme ici de nous traiter de pauvres. »

La phrase ne nie pas les difficultés du secteur. Elle rappelle autre chose : les pêcheurs ne veulent pas être réduits à une image de misère. Ils veulent que leur travail, leurs connaissances et leur contribution à l’économie soient reconnus.

Pour eux, la représentation n’est pas une question de prestige. Elle peut peser sur les règles d’accès à la mer, sur les revenus des familles et sur la possibilité de continuer à vivre de la pêche.

Des revendications portées au niveau régional

La volonté de peser sur les décisions ne date pas des débats internationaux récents. Selon le Dr Diop, plusieurs préoccupations défendues par les organisations de pêche artisanale figuraient déjà dans la Convention sur les conditions minimales d’accès, connue sous le nom de Convention CMA, adoptée à l’échelle régionale.

Ces travaux ont précédé l’adoption par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) des Directives volontaires visant à assurer la durabilité de la pêche artisanale. Pour Dr Diop, cette chronologie montre que les organisations africaines avaient formulé des demandes importantes avant que celles-ci ne soient reprises dans un cadre international.

L’enjeu était de faire remonter les réalités du terrain jusqu’aux lieux où se décident les règles. Une difficulté demeure : les pêcheurs ne peuvent pas défendre leurs intérêts s’ils n’ont pas accès aux réunions, aux informations et aux moyens de préparer leurs interventions.

De la sous-région au continent

Au fil du temps, la représentation des pêcheurs s’est élargie. Des plateformes régionales et continentales ont été mises en place avec l’appui du projet de l’Union africaine « Fish Gov One ». L’objectif était de permettre aux organisations de pêche artisanale de faire entendre leurs positions auprès des institutions régionales, notamment en Afrique de l’Ouest, et à l’échelle du continent.

Dawda SAINE SSF26La CAOPA a contribué à cette dynamique. Mais disposer d’une plateforme ne suffit pas. Il faut des représentants capables de défendre des positions partagées, de suivre les dossiers et de rendre compte aux organisations qu’ils représentent.

Les moyens manquent souvent. Participer à une réunion régionale ou continentale suppose de financer le transport, le séjour et le travail de préparation. Les organisations doivent aussi renforcer leurs compétences pour analyser les textes, rassembler des preuves et dialoguer avec les pouvoirs publics.

Sans ces moyens, la participation risque de rester symbolique.

La bataille pour l’accès aux ressources

Les enjeux sont concrets. Dans de nombreux débats sur la pêche, les tensions portent sur l’accès aux ressources, la délimitation des zones de pêche et la concurrence entre pêche artisanale et pêche industrielle.

Investir dans la jeunesse de la pêche artisanale 1 ©CAOPA

Ces choix ont des conséquences directes pour les communautés. Ils influencent les possibilités de sortie en mer, les prises, les revenus et l’approvisionnement des marchés locaux. Ils posent aussi une question essentielle : comment répartir les ressources entre les activités de pêche et les besoins alimentaires des populations, alors qu’une partie des produits est destinée à l’exportation ?

Pour le CEO de DnS Consulting, les décisions ne peuvent pas ignorer les personnes qui en subissent les effets. Les pêcheurs doivent pouvoir expliquer ce qu’ils observent en mer et ce que les règles changent dans leur quotidien.

Les femmes doivent également avoir leur place dans ces discussions. Elles jouent un rôle important dans la transformation et la valorisation du poisson. Pourtant, leurs réalités peuvent rester à l’écart lorsque les politiques publiques se concentrent uniquement sur la capture.

Des preuves pour peser dans les décisions

La CAOPA a cherché à appuyer ses positions sur des éléments concrets. le Dr Diop souligne l’importance des données, des études et des publications pour défendre les intérêts de la pêche artisanale face aux institutions.

Dr Hamady DIOP CEO DnS Consulting ®CAOPA 2026Un témoignage peut alerter. Des faits documentés peuvent aider à faire évoluer une décision. Encore faut-il que les organisations disposent des outils nécessaires pour recueillir ces informations et les présenter clairement.

Le travail reste donc considérable : soutenir les organisations professionnelles, renforcer leurs capacités, produire des études de cas et mobiliser les ressources qui leur permettent de participer aux débats publics.

L’objectif n’est pas seulement d’être invité à une réunion. Il est de pouvoir contribuer aux décisions, de défendre des propositions précises et d’en suivre les effets sur le terrain.

Quinze ans après, la voix des pêcheurs reste indispensable
Pour le Dr Diop, un autre sujet mérite davantage d’attention : la diplomatie bleue et la place des pêcheurs dans l’intégration régionale. Les décisions prises entre pays peuvent modifier les conditions d’accès aux ressources et les relations entre communautés. Les organisations de pêche artisanale doivent donc être associées à ces discussions.

Quinze ans après la création de la CAOPA, le constat est double. Les pêcheurs artisans ont construit des espaces pour se faire entendre. Mais leur participation dépend encore de moyens financiers, de compétences et d’une reconnaissance réelle de leur rôle.

La voix des pêcheurs ne peut pas dépendre uniquement de la détermination de quelques personnes. Elle doit pouvoir s’appuyer sur des organisations solides, des informations fiables et une place reconnue dans les décisions.

Car l’avenir de la pêche artisanale ne se joue pas seulement en mer. Il se décide aussi dans les réunions, les textes et les politiques publiques. Ceux qui vivent de la pêche doivent pouvoir y prendre part.

Mamadou Aliou DIALLO

Comments are closed