Au Sénégal, les femmes sont la banque cachée de la pêche artisanale
Elles ne sont pas sur les pirogues. Mais sans elles, peu de pirogues partiraient en mer. Enquête sur les 47 500 femmes qui financent, transforment et tiennent à bout de bras la filière halieutique sénégalaise.
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Une économie debout sur des épaules invisibles
Quand on parle de pêche artisanale sénégalaise, on imagine des pirogues colorées, des filets remontés à l’aube, des hommes en combinaison jaune ou verte. On oublie systématiquement celles qui, à terre, permettent à tout cela d’exister. Le rapport du Dr. Makhtar Thiam met à nu un pan méconnu de l’économie halieutique : les femmes ne sont pas seulement transformatrices ou mareyeuses. Elles sont les banquières officieuses d’un secteur qui pèse 3,2 % du PIB national.
Dans les quais de Hann, Thiaroye, Mbour, Joal, Cayar, Kafountine, elles jouent un rôle « prépondérant et unique » dans les circuits financiers informels. Ce sont elles qui avancent aux pêcheurs les frais de carburant, de glace, de nourriture et de matériel pour les sorties en mer. Sans leur trésorerie, les pirogues ne partiraient pas.
47 500 transformatrices, piliers d’une filière
Les chiffres les plus récents cités dans le rapport évoquent 47 500 femmes transformatrices sur l’ensemble du territoire (données 2019). Elles sèchent, salent, fument et fermentent les petits pélagiques qui nourrissent le Sénégal – la pêche artisanale fournit environ 40 % des protéines animales consommées dans le pays. Elles travaillent souvent dans des conditions difficiles, parfois sans statut formel, mais maintiennent à elles seules une économie locale intégrée.
À cela s’ajoutent des milliers de femmes mareyeuses, de plus en plus présentes dans les circuits de commercialisation. Elles achètent les produits frais dès le débarquement, les acheminent vers les usines d’exportation ou les marchés urbains, et redistribuent les revenus dans les foyers. Dans la plupart des communautés côtières, ce sont elles qui gèrent le budget familial – écolage des enfants, santé, alimentation.
Quand le crédit informel remplace la banque
Le rapport insiste sur un point souvent ignoré des bailleurs internationaux : l’absence de crédit bancaire adapté à la pêche artisanale a été compensée, depuis des décennies, par un système de prêts entre femmes. Tontines, avances, paiements différés, garanties morales : une ingénierie financière informelle qui finance de facto la première flotte piroguière d’Afrique de l’Ouest. Ce dispositif n’apparaît dans aucune statistique macroéconomique. Il fait pourtant tourner le secteur.
Cette banque sans guichet est aussi une banque sans filet. Un carton rouge de l’UE, en asséchant d’un coup les revenus des 55,62 milliards de FCFA d’exportations artisanales, réduirait à néant les capacités de prêt de ces femmes. Quand une tontine s’effondre à Mbour ou à Joal, ce ne sont pas trois familles qui basculent : c’est tout un quartier.
La double peine du genre
Le rapport identifie une vulnérabilité spécifique : les femmes subiraient une « double peine » en cas de sanction. D’abord parce qu’elles perdraient leurs revenus directs – salaires de transformation, marges de mareyage, commissions sur l’export. Ensuite parce qu’elles verraient leurs créances devenir irrécouvrables, les pêcheurs endettés ne pouvant plus rembourser. Enfin parce qu’elles se retrouveraient en première ligne pour nourrir les enfants avec un budget divisé par deux.
Cette marginalisation, souligne le rapport, ne serait pas seulement économique. Elle serait aussi politique : la suspension de l’agrément d’exportation « accentuerait la marginalisation des femmes dans l’accès aux ressources et à la gouvernance du secteur ». Déjà sous-représentées dans les Conseils Locaux de Pêche Artisanale (CLPA), elles perdraient leur principal levier d’influence : leur pouvoir financier.
L’insécurité alimentaire par effet ricochet
Un raisonnement rapide laisserait penser que si le poisson ne part plus en Europe, il restera sur les étals sénégalais. Le rapport le conteste fermement. Les espèces « nobles » exportées (thiof, dorades, céphalopodes) ne sont pas destinées au consommateur local, dont le pouvoir d’achat est bien inférieur aux prix européens. Les pirogues cesseraient donc simplement de sortir pour ces espèces.
Pour les femmes transformatrices, spécialisées dans les petits pélagiques (sardinelles, ethmaloses), la rupture du système de crédit informel aurait un effet boule de neige : moins d’avances, moins d’approvisionnement, moins de poisson séché sur les claies de Joal ou de Kayar. Et donc, moins de protéines bon marché dans les assiettes des familles urbaines. Une crise de l’export européen se traduirait, in fine, par une tension alimentaire nationale.
Pourquoi cela compte
Parler d’un carton rouge sans nommer les femmes, c’est ignorer 50 % de l’économie réelle de la pêche artisanale. Le rapport fait de cette omission un enjeu central : toute politique de remédiation – renforcement de la traçabilité, formation, cogestion – doit passer par les femmes, non seulement comme bénéficiaires mais comme actrices à part entière. Les organisations professionnelles du secteur, CAOPA en tête, le rappellent de longue date. Les institutions financières internationales, elles, ont encore à apprendre.
Un secteur qui finance ses propres campagnes de pêche grâce à des tontines féminines mérite mieux qu’une sanction venue d’en haut. Il mérite d’être reconnu pour ce qu’il est : une économie fragile, ingénieuse, et profondément portée par des femmes dont les noms n’apparaissent dans aucun bilan officiel. Le jour où l’Europe et l’État sénégalais en tiendront compte, la gouvernance des pêches aura enfin rattrapé la réalité des quais.
Aliou DIALLO


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