Sans la CAOPA, qui défendrait la pêche artisanale ?
Depuis les premières rencontres entre pêcheurs sénégalais et mauritaniens en 1999 jusqu’à la reconnaissance de la Confédération africaine des organisations professionnelles de la pêche artisanale (CAOPA) sur la scène internationale, Béatrice Gorez a suivi quinze années de construction collective. Coordinatrice de la Coalition pour des accords de pêche équitables (CAPE), partenaire de longue date de la CAOPA, elle revient sur les avancées, les combats encore ouverts et les raisons de croire en l’avenir.
En 1999, à Nouakchott, les pêcheurs sénégalais et mauritaniens apprennent à se connaître. Les uns doutent des capacités des autres. Les plaisanteries fusent. Chacun défend son savoir-faire. Mais les échanges se déroulent dans la bonne humeur.
Béatrice Gorez se souvient de cette première rencontre comme du début d’un long chemin. À l’époque, personne ne peut encore mesurer ce que ces discussions vont produire.
« Avec les pêcheurs, il faut vraiment donner du temps au temps », lui dit alors feu Dr Mahmoud Chérif de la Mauritanie, alors engagé dans la défense de la pêche artisanale.
La formule résume les années qui suivent. Il faut se rencontrer, apprendre à se faire confiance et dépasser les rivalités. Les échanges commencent entre le Sénégal et la Mauritanie, puis s’élargissent à d’autres pays d’Afrique de l’Ouest. Progressivement, des organisations de l’Afrique de l’Est et de l’océan Indien rejoignent le mouvement.
En 2008, à Conakry, en Guinée, les représentants de huit pays, selon le souvenir de Béatrice Gorez, s’accordent sur la nécessité de créer une confédération africaine. Deux années supplémentaires sont nécessaires pour préparer les statuts et définir le fonctionnement de la future organisation.
En 2010, en Gambie, la CAOPA est officiellement lancée.
Quinze ans plus tard, Béatrice Gorez mesure le chemin parcouru. Pour elle, la confédération a contribué à donner à la pêche artisanale une place qu’elle aurait difficilement pu défendre seule.
« S’il n’y avait pas une confédération comme la CAOPA, la place de la pêche artisanale, si elle en avait encore une, serait bien réduite », estime-t-elle.
À Conakry, une semaine enfermés dans un hôtel
La naissance de la CAOPA n’a pas été un long fleuve tranquille. La rencontre de Conakry, en 2008, reste particulièrement présente dans la mémoire de Béatrice Gorez.
Un changement de régime intervient alors dans la capitale guinéenne. Pour leur sécurité, les participants restent confinés dans leur hôtel pendant une semaine.

Ils passent leurs journées ensemble. Les discussions se prolongent. Le soir, des fêtes improvisées réunissent les participants autour de chants et de danses.
« C’était assez chouette (sourires aux lèvres, NDLR)», se rappelle-t-elle.
Derrière cette anecdote, une réalité apparaît : la construction d’une organisation commune demande du temps, mais aussi des relations humaines. Les représentants doivent apprendre à travailler ensemble malgré leurs différences et les difficultés rencontrées.
À Conakry, les échanges débouchent sur une décision importante : créer une confédération capable de porter la voix des pêcheurs artisans au-delà des frontières nationales.
La préparation se poursuit ensuite pendant deux ans. Il faut s’accorder sur les règles, les statuts et le fonctionnement de la future organisation. La CAOPA voit finalement le jour en 2010.
Les femmes ne sont plus cantonnées à la transformation du poisson
Parmi les évolutions qui ont le plus marqué Béatrice, la place prise par les femmes occupe une place centrale.
Lors des premières rencontres, elle les voit souvent rester silencieuses. Leur présence est surtout associée à la transformation et à la commercialisation du poisson. Lorsqu’il est question de gestion des pêcheries, elles ont rarement la possibilité de faire entendre leur point de vue.

À Conakry, un groupe de travail consacré aux femmes est organisé pour les encourager à prendre la parole. L’initiative ne règle pas tout, mais elle ouvre un espace de discussion.
Depuis, leur participation a évolué. Béatrice Gorez souligne notamment leur présence au sein des instances de la CAOPA et l’organisation de rencontres à l’occasion de la Journée internationale des femmes et à la Journée mondiale de la pêche. Ces espaces leur permettent de partager leurs préoccupations et de formuler leurs propres priorités.
Le changement est aussi une question de reconnaissance. Les femmes interviennent à de nombreuses étapes de la chaîne de valeur de la pêche artisanale. Elles contribuent au financement des sorties en mer, à la réception du poisson, au tri, à la transformation et à la vente. Elles assument également une part importante des responsabilités familiales.
Réduire leur rôle à la transformation revient donc à rendre invisible une partie essentielle du secteur.
« Les femmes sont aujourd’hui vraiment une force au niveau de la CAOPA », affirme Mme Gorez.
À ses yeux, cette évolution compte parmi les avancées majeures de la confédération. Les femmes ne doivent plus être considérées comme des actrices secondaires, mais comme des participantes à part entière aux décisions qui concernent la pêche.
Parler aux gouvernements sans renoncer à son indépendance
Une autre particularité de la CAOPA tient à la place accordée au dialogue avec les pouvoirs publics.
Dans plusieurs pays, rappelle Béatrice Gorez, les organisations de pêcheurs se sont constituées en réaction à des politiques qui les marginalisaient ou ne tenaient pas compte de leurs besoins. Les relations avec les autorités peuvent alors devenir conflictuelles.
La CAOPA a fait un autre choix : considérer les États comme des partenaires, sans renoncer à défendre les intérêts des pêcheurs.
Pour elle, cette position ne signifie ni accepter toutes les décisions publiques ni renoncer à toute opposition. Elle repose sur une idée simple : les pêcheurs doivent pouvoir discuter avec les autorités, exprimer leurs désaccords et défendre leurs propositions.
« Nous, on veut le dialogue. Pas à n’importe quel prix, pas à n’importe quelles conditions, mais c’est ce qu’on veut, c’est le dialogue », résume-t-elle en évoquant cette orientation.
Ce dialogue suppose aussi de reconnaître les connaissances des professionnels. Les pêcheurs connaissent les zones de pêche, les saisons, les espèces et les évolutions qu’ils observent en mer. Leur expérience doit compter dans les décisions relatives à la gestion des ressources et à l’organisation du secteur.
Selon Béatrice, la cogestion repose précisément sur cette reconnaissance : les autorités ne peuvent pas construire seules les règles d’un secteur dont les professionnels connaissent les réalités quotidiennes.
De l’Afrique aux instances internationales
Au fil des années, la CAOPA a également élargi son champ d’action. Son ambition est de représenter la pêche artisanale à l’échelle panafricaine et de faire entendre ses positions dans les espaces où se discutent les politiques relatives aux pêches et aux océans.
Béatrice Gorez cite notamment le rôle de la confédération dans la plateforme AfriFish-net, devenue, selon elle, un interlocuteur reconnu de l’Union africaine.
Elle souligne aussi l’importance de la participation aux processus internationaux, en particulier ceux liés aux Directives volontaires visant à assurer la durabilité de la pêche artisanale, adoptées par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) en 2014.
Pour elle, cette présence internationale répond à une nécessité : les décisions prises à l’échelle mondiale influencent les politiques nationales et africaines. Si les pêcheurs veulent être entendus par leurs propres dirigeants, ils doivent également faire entendre leurs positions dans ces espaces.
La CAOPA s’est ainsi engagée dans des débats internationaux, notamment au Comité des pêches de la FAO, connu sous son sigle anglais COFI, et dans des forums consacrés aux océans.
Cette reconnaissance ne signifie pas que tous les problèmes sont résolus. Mais elle permet aux organisations de pêcheurs de défendre leurs intérêts dans des lieux où les décisions qui les concernent sont discutées.
Le défi de représenter tous ceux qui vivent de la pêche
Béatrice Gorez ne présente pas le bilan de la CAOPA comme une réussite sans réserve. Elle identifie plusieurs chantiers qui restent ouverts, à commencer par la représentativité.
Dans chaque pays, une seule organisation ne représente pas nécessairement tous les professionnels de la pêche artisanale. Les réalités varient selon les territoires, les métiers et les structures existantes.
La question est donc de savoir comment les membres de la CAOPA peuvent dialoguer avec les autres organisations nationales et faire remonter leurs préoccupations.
L’enjeu dépasse les seuls pêcheurs en mer. La pêche artisanale fait vivre toute une chaîne d’activités : les femmes qui transforment et vendent le poisson, les personnes qui le transportent, celles qui fournissent les caisses ou participent à la logistique à terre.
Tous dépendent, directement ou indirectement, de l’activité.
« Comment être aussi inclusif, non seulement par rapport à la diversité des organisations, mais à la diversité des métiers ? », interroge Mme Gorez.
Pour elle, chaque personne qui vit de la pêche artisanale doit pouvoir trouver un moyen de faire entendre sa voix. Les solutions devront tenir compte des réalités propres à chaque pays.
Le renforcement des organisations les plus fragiles constitue un autre défi. Dans certains pays, les professionnels disposent de structures solides et d’une capacité reconnue à dialoguer avec les dirigeants. Ailleurs, les organisations sont plus dispersées et peinent à se faire entendre.
Il faut donc trouver des moyens concrets de les soutenir, afin que la représentation de la pêche artisanale ne repose pas seulement sur les groupes déjà les mieux organisés.
Des ressources sous pression, un métier difficile à transmettre
À ces enjeux s’ajoute la dégradation des ressources halieutiques. La coordinatrice de CAPE souligne que le changement climatique aggrave les difficultés rencontrées par le secteur. Les effets se font sentir, mais les réponses à apporter restent un chantier majeur.

La question concerne aussi le renouvellement des générations. La pêche et la transformation du poisson sont des activités physiquement exigeantes. L’incertitude sur l’avenir des ressources rend le métier plus difficile à envisager pour les jeunes.
Pourtant, leur arrivée dans les organisations est l’un des motifs d’espoir de Béatrice Gorez.
« C’est vraiment quelque chose de réjouissant », dit-elle en évoquant les jeunes qui s’engagent, apportent des idées et participent à la vie collective.
Elle ne minimise pas les difficultés. Les nouvelles générations doivent pouvoir apprendre des professionnels expérimentés et bénéficier de leurs connaissances. Mais elles doivent aussi trouver leur place, proposer des idées et participer aux décisions.
L’expérience des anciens et l’énergie des jeunes ne s’opposent pas. Elles sont nécessaires à la continuité du secteur.
Quinze ans après, pourquoi continuer ?
Pour le numéro un de CAOPE, le bilan de la CAOPA se mesure à sa capacité à maintenir la pêche artisanale dans les débats, à faire reconnaître le rôle des femmes et à défendre le dialogue entre professionnels et autorités.

La confédération doit maintenant élargir encore la représentation des métiers, renforcer les organisations les plus vulnérables et répondre aux menaces qui pèsent sur les ressources.
La tâche est considérable. La pêche artisanale doit défendre sa place face à la pêche industrielle, mais aussi face à d’autres activités qui se développent dans l’économie bleue.
Sans une organisation capable de porter leurs préoccupations au-delà des frontières, les communautés des pêcheurs risqueraient de voir leurs besoins relégués au second plan.
L’enjeu n’est donc pas seulement de préserver une organisation créée en 2010. Il s’agit de permettre à celles et ceux qui vivent de la pêche artisanale de participer aux décisions qui déterminent leur avenir.
Béatrice Gorez reste convaincue que le pari en valait la peine. Mais elle sait que le travail est loin d’être terminé.
Il faut continuer à faire place aux femmes, ouvrir les organisations à tous les métiers, soutenir les groupes les plus fragiles et donner aux jeunes les moyens de prendre le relais.
Quinze ans après sa création, la CAOPA dispose d’une voix reconnue. Le défi est désormais de faire en sorte que cette voix porte toujours plus loin, sans laisser personne au bord du chemin.
Par Mamadou Aliou DIALLO


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