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Pêche sénégalaise : derrière le ‘carton rouge’, le mur vert européen

Le rapport sur l’impact d’un carton rouge a déclenché un débat inattendu entre acteurs du secteur. Leurs échanges révèlent un angle mort : la vraie menace pour la pêche sénégalaise ne s’appelle pas « sanction INN », mais « Pacte vert européen ».

Un rapport, et soudain un débat

Quand le rapport du Dr. Makhtar Thiam sur les conséquences d’un éventuel carton rouge de l’Union européenne a circulé dans les groupes professionnels du secteur halieutique sénégalais, il n’a pas seulement informé. Il a déclenché une conversation, parfois vive, souvent technique, toujours révélatrice. Les représentants de la pêche artisanale, exportateurs, anciens hauts responsables et observateurs s’y sont exprimés librement, et leurs commentaires en disent presque autant que le rapport lui-même.

Premier signal, frappant : « nos autorités ignorent complètement ce carton jaune ou rouge » et la question posée à propos de leur niveau d’information sur la législation européenne. Un constat répété, plus loin, par un appel sans détour : « il faut nécessairement une réunion de coordination avec les Représentants de la pêche artisanale et les Exportateurs vers l’UE pour persuader l’État à prendre des mesures adéquates pour sauver l’agrément ». Le rapport posait le diagnostic ; les acteurs, eux, alertent sur l’absence de réaction publique.

Ce que les experts reprochent – gentiment – au rapport

Plusieurs interventions saluent la qualité prospective du document, l’une d’elles soulignant son grand mérite : « anticiper, se projeter, envisager les scénarios possibles avant qu’ils ne se présentent : c’est une démarche essentielle ». Mais derrière les compliments, des manques apparaissent.

Un commentateur regrette que l’étude n’ait pas exploré les deux versants du dossier : « j’aurais bien aimé voir l’étude aborder la question sur les impacts dans les deux sens, pour dire du côté des deux bénéficiaires EU et Activités pêche Sénégal ». Il interroge également les options de redéploiement commercial : « sans occulter les possibilités de réorientation des exportations vers d’autres marchés internationaux » et rappelle l’enjeu de la valorisation locale : « l’adaptation de notre pays au développement de mécanismes de valorisation locale de nos produits pour une valeur ajoutée plus soutenue ».

Un autre intervenant, manifestement averti des dynamiques internationales, complète l’analyse économique absente du rapport : « nos marchés se rétrécissent en Asie et en Amérique. Seule la destination africaine présente des marges de progression ». Une donnée stratégique majeure : si l’UE se ferme et que l’Asie et l’Amérique reculent, l’Afrique devient le seul horizon réel de croissance commerciale.

Le carton jaune, lecture politique assumée

Là où le rapport reste prudent, plusieurs voix sont franches sur la nature du dossier. L’une d’elles le qualifie sans détour : « le carton jaune a été un acte politique posé par l’UE face à la volonté des pouvoirs publics sénégalais de ne pas renouveler les accords de pêche ». En une phrase, le geste de Bruxelles est replacé dans son contexte diplomatique : ce n’est pas seulement une question de traçabilité, c’est aussi une réponse à une décision de souveraineté.

Cette lecture est corroborée par la comparaison régionale, brièvement esquissée mais lourde de sens : « on peut interroger le cas de la Guinée ». Le précédent guinéen, évoqué comme avertissement, rappelle qu’un carton rouge n’est pas un scénario théorique pour l’Afrique de l’Ouest. Il a déjà eu des conséquences concrètes ailleurs, et le Sénégal ferait bien d’en tirer les leçons.

Le Pacte vert : la vraie ligne d’horizon

Le tournant de la discussion intervient lorsqu’un intervenant déplace le centre de gravité du débat. Selon lui, le carton jaune n’est qu’un épisode ; l’enjeu structurel est ailleurs : « le défi actuel sur les marchés européens, ce sont plutôt les exigences environnementales ». Et de citer expressément : « le Pacte vert européen, entre autres ».

Sa mise en garde est forte : « le Sénégal doit impérativement structurer une réponse stratégique pour sécuriser l’accès de ses produits halieutiques et agricoles à ces marchés ». Plus encore, il invite à un renversement de regard : « ériger le commerce en véritable levier de résilience climatique et de croissance durable ». Ce n’est plus la défense d’un agrément qui est en jeu, c’est la préparation à un changement de paradigme commercial. Un autre commentaire élargit le diagnostic au-delà du poisson : « le plan vert de l’UE dépasse les produits halieutiques et concerne aussi les produits agricoles, horticoles et fruitiers ».

Un signal encourageant émerge : « le Sénégal a d’ailleurs commandité une étude portant sur sa compétitivité climatique avec l’appui de l’International Trade Center OMC/Nations Unies et sous la direction du Ministère du Commerce ». Pour l’intervenant, c’est désormais « la super priorité si on veut maintenir nos produits halieutiques, agricoles, horticoles et fruitiers sur le marché européen ».

MSC, immatures et contradictions sénégalaises

Le débat embarque ensuite la question du MSC, label international de pêche durable. Une voix recommande clairement de l’adopter comme cadre : « l’application des principes du MSC sera à promouvoir dans nos pêcheries ». Mais elle souligne immédiatement un obstacle interne, embarrassant : « les images de saisies par la DAMCP, DPM et peut-être DPSP de cargaisons d’immatures, il y a quelques jours, ne sont pas de nature à nous faciliter la tâche vis-à-vis des régulations de l’UE ».

C’est l’une des contradictions les plus utiles du débat : pendant que le pays tente de plaider sa cause à Bruxelles, des cargaisons d’alevins sont saisies sur son propre territoire. Un autre intervenant le rappelle avec netteté : « indépendamment de l’accès au marché européen, l’État du Sénégal doit régulièrement évaluer ses ressources et en assurer une gestion saine et durable ». L’évaluation des stocks est même présentée comme la base de tout : « c’est l’existant au temps T comme le disent les mathématiciens, c’est fondamental et constitue le pilier 1 du MSC ». Un autre élargit le périmètre : « le nouvel accord sur la haute mer et les exigences de certains marchés comme les États-Unis qui n’acceptent plus la crevette de pêche industrielle car la méthode de pêche est destructrice est un exemple ».

Pourquoi cela compte

Lus ensemble, ces commentaires composent un sous-texte que le rapport, par construction, ne pouvait pas intégrer. D’un côté, ils confirment l’urgence sociale décrite par le Dr. Thiam. De l’autre, ils déplacent le regard : la bataille pour l’agrément européen n’est qu’un round. Le combat principal sera celui du verdissement des barrières commerciales, où la conformité environnementale deviendra la condition d’entrée, et non plus seulement la traçabilité INN.

Surtout, les acteurs réclament un changement de méthode. « Il faut accepter de dialoguer et asseoir ses arguments, la fuite en avant ne règle pas le problème », résume l’un d’eux. Un autre, plus direct encore, appelle l’État sénégalais à assumer une vérité simple : « personne ne peut faire la pêche seul, donc il faut tendre l’oreille à tous ». Entre ces deux phrases, on lit le diagnostic réel : le Sénégal n’a pas un problème technique, il a un problème de coordination.

Sortir du silence, entrer dans le vert

Le rapport du Dr. Thiam alerte sur un risque immédiat. Les experts qui l’ont commenté ouvrent un horizon plus vaste. Si le carton rouge devait survenir, il révélerait moins une faille de gouvernance halieutique qu’un retard d’adaptation à la nouvelle économie verte mondiale. Un retard que la pêche sénégalaise ne peut plus se permettre.

Reste l’essentiel, formulé comme un mot d’ordre par l’un des intervenants : « le Sénégal doit éviter le carton rouge ». Pour cela, il faudra plus qu’une étude, plus qu’un communiqué. Il faudra une conversation nationale franche entre l’État, les artisans, les exportateurs et les organisations professionnelles. Et il faudra l’engager maintenant – avant que le mur vert européen ne devienne, lui aussi, infranchissable.

 

Aliou DIALLO

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