Details article

Admin362622 Views

La sardinelle nourrit l’Afrique de l’Ouest. Et l’Afrique de l’Ouest est en train de la laisser disparaître.

Au-delà des querelles frontalières : la sardinelle attend une décision que personne ne veut prendre

Ce constat a réuni le 13 février 2025, lors d’un webinaire organisé par la CAOPA, des chercheurs, des institutions régionales, des organisations professionnelles et des femmes transformatrices. Le sujet officiel : les mesures de gestion des stocks de sardinelle. Le sujet réel : pourquoi des décisions scientifiquement claires restent politiquement bloquées depuis des années.

Le poisson qui ne connaît pas les frontières

La sardinelle ne consulte pas les ministères avant de migrer. Elle part du Maroc, descend le long de la Mauritanie, traverse le Sénégal, continue vers la Gambie, la Guinée-Bissau, la Guinée. Elle est commune, mobile, partagée par huit pays dont les législations de pêche n’ont rien en commun.

Dr Hamdy DIOP
Dr Hamdy DIOP /DNS-Consulting

Les mesures nationales isolées peuvent déplacer l’effort de pêche d’un pays à un autre et créer des problèmes de cohérence et de coordination transfrontalière“, a averti Hamady Diop, expert en politique publique et ancien cadre de la Commission sous-régionale des pêches. Son diagnostic est précis : pendant que la Mauritanie introduit des quotas dans son plan pélagique de 2022, le Sénégal s’appuie sur des repos biologiques saisonniers, la Gambie sur des mesures flexibles, et la Guinée-Bissau sur un cadre hétérogène. Quand un pays ferme sa saison, les flottes migrent chez son voisin. La ressource ne se reconstitue pas.

Le COPACE, organe scientifique de la FAO, recommande une réduction de l’effort de pêche de 60 % sur les stocks de sardinelle. Soixante pour cent. Cette recommandation est sur la table. Aucune institution régionale n’a le mandat contraignant pour la traduire en acte. Les pays continuent chacun de leur côté. Les stocks continuent de baisser.

Un moteur alimentaire en train de caler

Dr Djiga Thia -CEDEAO
Dr Djiga Thiao / CEDEAO

La sardinelle n’est pas seulement un enjeu halieutique. C’est le moteur du commerce alimentaire régional.

70 à 80 % de la production ouest-africaine, estimée à 3 millions de tonnes par an, est assurée par les petits pélagiques. La sardinelle en constitue l’essentiel“, a rappelé Dr Djiga Thiao, chargé des programmes pêche à la CEDEAO. Elle circule depuis les côtes mauritaniennes et sénégalaises vers les marchés du Mali, du Burkina Faso, du Ghana, de la Côte d’Ivoire. Ce flux représente environ 10 % de la demande en protéines animales des pays enclavés du Sahel. Ce n’est pas un commerce secondaire. C’est une ligne de vie alimentaire.

Or cette ligne se rompt. La consommation per capita en poisson est passée de 14 kg par habitant en 2009 à 11 kg aujourd’hui, pendant que la population régionale progressait de 300 à 400 millions d’habitants. L’Afrique de l’Ouest produit 3 millions de tonnes de poisson par an. Elle en importe 1,4 million. Elle exporte sa ressource et rachète du tilapia d’élevage.

La farine contre l’assiette

La compétition entre usines de farine de poisson et consommation humaine est au cœur du blocage structurel. “Il y a deux décennies, on ne parlait même pas de farine dans la sous-région. Tout le poisson allait à la consommation humaine. Aujourd’hui, on débat de comment reconvertir les usines de farine vers l’alimentation humaine“, a observé Hamady Diop. Ce glissement s’est produit en vingt ans, sans décision politique explicite, sous la pression de capitaux étrangers et d’une demande mondiale en aquaculture.

Ce sont les femmes transformatrices qui en absorbent le choc en premier. Quand la matière première part vers les usines, leurs séchoirs restent vides. Leurs revenus disparaissent. Les marchés locaux manquent de protéines accessibles. La chaîne s’effondre par le bas.

Ce que la région doit décider, maintenant

Les experts du webinaire ont convergé sur trois pistes.

Premièrement, commencer par un bilatéralisme fort : “Des commissions mixtes solides entre la Mauritanie et le Sénégal, les deux principaux pays producteurs, pour harmoniser les outils de gestion et définir une clé de répartition de la ressource“, selon Hamady Diop. Un accord entre deux pays vaut mieux qu’une recommandation régionale sans force.

Deuxièmement, saisir la prochaine phase de la politique agricole commune de la CEDEAO pour intégrer la sardinelle comme priorité de souveraineté alimentaire, et non plus comme variable d’ajustement commerciale.

Troisièmement, et c’est la position de la CAOPA : toute mesure de gestion régionale qui ne place pas les pêcheurs artisans et les femmes transformatrices à la table de décision dès la conception ne sera ni légitime, ni appliquée.

La sardinelle migre sans frontières. Les gouvernements de la sous-région ont encore le choix entre une gouvernance commune difficile à construire, et l’absence de gouvernance dont les conséquences sont certaines. Ce choix, ils le reportent depuis des années. La ressource, elle, n’attend pas.

Mamadou Aliou Diallo 

Comments are closed