Un poisson pêché chez nous doit nourrir chez nous
Un poisson pêché au large du Sénégal, de la Mauritanie ou de la Gambie devrait nourrir une famille africaine. Aujourd’hui, il finit trop souvent dans l’assiette d’un saumon d’élevage vendu en Europe.
Ce n’est pas une image. C’est un choix. Et ce choix se discute cette semaine à Rome, au siège de la FAO.
Ce que nous contestons
La FAO pousse une croissance rapide de l’aquaculture mondiale. Sa feuille de route Blue Transformation vise 35 pour cent de croissance d’ici 2030. Un objectif plus large, cité par des chercheurs indépendants, prévoit un quasi doublement de la production d’ici 2040. Cet objectif est présenté comme une réponse à la faim dans le monde.
Nous contestons la manière dont il a été construit. Une enquête de la fondation Changing Markets, publiée cette semaine, révèle qu’une version préliminaire des nouvelles lignes directrices mondiales sur l’aquaculture protégeait l’alimentation des populations locales. Le texte final, publié en 2025, a supprimé cette garantie. Il l’a remplacée par une formule vague, qui demande seulement de « minimiser les impacts négatifs sur les moyens de subsistance, la sécurité alimentaire et l’environnement ».
Ce que nous défendons
Nous ne sommes pas contre l’aquaculture. Nous sommes contre une croissance qui se construit en prenant le poisson de nos communautés.
Le président de la CAOPA, Gaoussou Gueye, l’a dit clairement : « Pour les communautés de pêche artisanale d’Afrique de l’Ouest, la question est simple. Le poisson sauvage nutritif, en particulier les petits pélagiques, doit d’abord nourrir les populations locales et sécuriser les moyens de subsistance des pêcheurs, des femmes transformatrices et des mareyeuses de la région. Le développement de l’aquaculture ne peut pas se faire au prix d’une concurrence accrue pour ces ressources. »
Il ajoute : « Nous appelons la FAO et les gouvernements à donner la priorité aux formes d’aquaculture qui complètent réellement la pêche artisanale et qui ne dépendent pas de poisson entier, propre à la consommation humaine, comme aliment. Nous demandons aussi une implication pleine des organisations de pêche artisanale dans les décisions qui façonnent l’avenir de nos systèmes alimentaires aquatiques. »
Six faits que la FAO doit regarder en face
- Le calcul des besoins ne tient pas la route. Chaque année, plus de 500 000 tonnes de petits poissons sont extraites des eaux d’Afrique de l’Ouest pour fabriquer de la farine et de l’huile de poisson. Selon Greenpeace Afrique et la fondation Changing Markets, cette quantité pourrait nourrir plus de 33 millions de personnes dans la région. Une grande partie de cette farine et de cette huile nourrit des saumons et des crevettes d’élevage vendus en Europe et en Asie. Ce sont les mêmes poissons, sardinelle et bonga, que transforment nos femmes le long des côtes. Moins de poisson sur les marchés locaux veut dire moins de matière première pour elles, et un prix plus élevé pour les familles qui achètent. Nous demandons à ce que les produits consommables par les populations n’aillent pas à la production de farine.
- Les garanties ont disparu du texte final. Une version préliminaire des lignes directrices sur l’aquaculture demandait aux gouvernements de garantir que l’élevage de poissons n’affecte pas négativement les besoins nutritionnels des populations pour qui le poisson est essentiel à une alimentation saine, avec une répartition équitable des bénéfices. Une version ultérieure exigeait que tout conflit d’usage soit étudié. Le texte final a supprimé ces deux garanties, selon l’enquête de Changing Markets. Sans garantie claire, rien n’empêche qu’une usine de farine de poisson s’installe à côté d’un village qui dépend de la même ressource pour se nourrir. Nous demandons la réintroduction d’une clause contraignante sur la protection de l’accès des populations locales au poisson.
- Un pays a pesé plus lourd que les autres. La Norvège, premier producteur mondial de saumon, a financé les travaux préparatoires du processus d’écriture des règles et a présidé les premières réunions, selon la même enquête. Une étude de la FAO qui recommandait de donner la priorité à la consommation locale du poisson ouest-africain a été édulcorée lors d’un atelier financé par la Norvège et coorganisé avec des industriels de l’alimentation animale. Un pays qui vend du saumon dans le monde entier a pesé sur l’écriture des règles concernant l’usage de notre poisson. Nos organisations n’ont pas eu ce rôle. Nous demandons une révision du processus, avec une participation équilibrée entre pays exportateurs de produits d’élevage et pays dont les populations dépendent du poisson sauvage.
- Personne n’a mesuré les conséquences. La FAO n’a jamais modélisé les conséquences de son propre objectif de croissance. Une étude indépendante de chercheurs de l’Université de Colombie-Britannique, publiée cette semaine avec Changing Markets, calcule que si les tendances actuelles se poursuivent, jusqu’à 34,6 millions de tonnes de poissons sauvages seront capturées chaque année pour nourrir des poissons d’élevage d’ici 2040. Si la croissance se concentre sur des espèces gourmandes en aliments, comme le saumon et la crevette, ce chiffre grimpe à 41,4 millions de tonnes, soit environ la moitié de toute la pêche mondiale de 2020. La même étude montre qu’une autre voie existe. En misant sur les coquillages et les espèces qui ont besoin de peu ou pas d’aliments, la demande en poissons sauvages pourrait au contraire baisser de 15,5 millions de tonnes par an, soit 17 pour cent de moins qu’en 2020, tout en atteignant l’objectif de croissance de la FAO. Plus d’un tiers des stocks de poissons marins évalués dans le monde sont déjà pêchés à un niveau non durable. Nous demandons que la FAO publie et utilise ces scénarios avant de fixer un objectif de croissance, et qu’elle oriente ses financements vers la voie à faible impact.
- Produire plus n’a pas nourri l’Afrique. Selon le rapport SOFIA 2026 de la FAO elle-même, la disponibilité d’aliments aquatiques par habitant atteint 26,3 kg par an en Asie, contre seulement 9,1 kg en Afrique. Cet écart existe alors que la production aquacole mondiale vient de dépasser 100 millions de tonnes pour la première fois. La croissance mondiale de l’aquaculture ne s’est pas traduite par plus de poisson dans l’assiette des Africains. Nous demandons que tout objectif de croissance soit assorti d’un objectif chiffré de réduction de cet écart, mesuré et publié chaque année.
- Nos organisations ne sont pas à la table. Les grandes orientations sur l’aquaculture mondiale se négocient d’abord entre gouvernements et industriels. La CAOPA demande depuis des années à être pleinement associée aux décisions qui concernent ses propres ressources. Une règle écrite sans nous s’applique quand même à nous. Nous demandons un siège garanti pour les organisations de pêche artisanale dans chaque instance qui décide de l’avenir de l’aquaculture et de la pêche.
Le contre-modèle que nous soutenons
Nous ne sommes pas contre l’aquaculture. Nous soutenons une aquaculture qui :
- donne la priorité à la sécurité alimentaire locale ;
- réduit sa dépendance au poisson sauvage ;
- se développe autour des coquillages, des algues et des espèces à faible besoin en aliments ;
- publie ses chiffres et ses sources de matière première ;
- associe réellement les communautés à la décision ;
- protège les stocks de petits pélagiques dont nous dépendons ;
- évalue ses conséquences sociales et alimentaires avant de grandir, pas après.
Nos demandes
- Un plafond sur la part de petits pélagiques ouest-africains transformés en farine et en huile.
- La réintroduction d’une clause contraignante de protection alimentaire dans les lignes directrices sur l’aquaculture.
- Une révision du processus de décision, avec une participation équilibrée entre tous les pays concernés.
- La publication et l’usage des scénarios d’impact avant toute fixation d’objectif de croissance.
- Un objectif chiffré de réduction de l’écart de consommation de poisson entre l’Afrique et le reste du monde.
- Un siège garanti pour les organisations de pêche artisanale dans les instances de décision sur l’aquaculture.
Ce que nous voulons construire
La production mondiale de poisson vient d’atteindre un record. La disponibilité aussi. Et pourtant l’Afrique reste sous la moyenne mondiale, année après année.
La vraie question n’est pas de produire plus. La vraie question est de savoir quel système alimentaire nous voulons construire, et pour qui. Un poisson pêché chez nous doit d’abord nourrir chez nous.
Sources
- Changing Markets Foundation, enquête sur les Guidelines for Sustainable Aquaculture (FAO), relayée par The Ecologist, 4 septembre 2026.
- Greenpeace Afrique et Changing Markets Foundation, Feeding a Monster: How European aquaculture and animal feed industries are stealing food from West African communities, 2021.
- FAO, The State of World Fisheries and Aquaculture (SOFIA 2026), juin 2026.
- Modélisation de l’Université de Colombie-Britannique (Muhammed Oyinlola) avec Changing Markets Foundation, publiée le 4 septembre 2026.
- Déclaration de Gaoussou Gueye, président de la CAOPA, 4 septembre 2026, relayée par The Ecologist et Changing Markets Foundation.


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