« Beg Ellek » : la réponse sénégalaise à un marché européen devenu juge
Face à la menace d’un carton rouge, le Sénégal n’a pas attendu Bruxelles. Industriels et artisans ont lancé leur propre label de pêche durable. Enquête sur une souveraineté halieutique qui s’écrit sur les quais.
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Ne pas attendre Bruxelles pour garantir la durabilité
Pendant que les diplomates négocient à huis clos le sort du carton jaune, une autre histoire s’écrit sur les quais sénégalais. Celle d’un secteur qui, au lieu d’attendre le verdict de l’Union européenne, a commencé à bâtir sa propre réponse. Le rapport du Dr. Makhtar Thiam consacre une place stratégique à cette initiative : « Beg Ellek », un label de pêche durable porté conjointement par les industriels et les acteurs artisans sénégalais.
Le nom – « demain » en wolof – dit tout du projet : se préparer, dès aujourd’hui, à un monde où les standards internationaux seront incontournables, et où l’accès au label MSC restera hors de portée pour la pêche artisanale africaine. Plutôt que de subir la norme, la filière se dote de la sienne.
Le label MSC, une porte fermée à la pêche artisanale
Le Marine Stewardship Council (MSC), référence mondiale de la pêche durable, est présenté par le rapport comme « inaccessible » aux pêcheries artisanales sénégalaises. Les raisons sont multiples : coûts de certification, exigences documentaires calibrées pour de grandes flottes, données scientifiques sur les stocks trop lacunaires, traçabilité quasiment impossible à reconstruire sur une pirogue de 18 mètres.
Cette inaccessibilité n’est pas neutre. Elle prive la pêche sénégalaise d’un levier commercial majeur sur les marchés européens, où les distributeurs exigent de plus en plus de labels. « Beg Ellek » tente de combler ce vide par une solution locale, pragmatique, adossée à la réalité des communautés de pêche.
Une cogestion déjà en place : les CLPA
Le rapport rappelle que le Sénégal dispose, depuis des années, d’un dispositif de cogestion unique en Afrique de l’Ouest : les Conseils Locaux de Pêche Artisanale (CLPA). Ces structures réunissent pêcheurs, mareyeurs, transformatrices, autorités locales et administration pour co-décider des règles d’accès, de repos biologique, de tailles minimales, d’engins autorisés.
Couplés aux plans d’aménagement par pêcherie et à un réseau croissant d’aires marines protégées, les CLPA constituent un socle solide pour bâtir un système de traçabilité acceptable par l’UE – à condition d’être renforcés, digitalisés et reconnus officiellement comme point d’entrée de la certification des captures.
Le vrai nœud : la traçabilité en amont
Le rapport est lucide sur la faille technique qui a valu au Sénégal son carton jaune : la traçabilité reste insuffisante en amont des usines. Entre le poisson pêché en mer et celui qui est conditionné pour l’export, le chaînage documentaire est encore fragile. Les industriels disposent de systèmes internes solides. Mais ce qui se passe avant l’usine – sur les pirogues, au débarquement, chez les mareyeurs – reste largement informel.
Combler cette faille suppose trois chantiers : équipement des pirogues (carnet de pêche numérique, GPS minimal), formation des mareyeurs aux règles d’origine et au système REX, et digitalisation progressive des CLPA. Trois chantiers qui n’ont rien d’impossible, mais qui exigent du temps, du budget, et un partenariat technique avec l’UE plutôt qu’une sanction.
Un nouveau rapport de force commercial
Le non-renouvellement, fin 2024, de l’accord de partenariat de pêche durable entre l’UE et le Sénégal a déjà modifié la donne. Le gouvernement sénégalais a choisi de ne pas reconduire un accord jugé asymétrique. Cette décision, rappelée par le rapport, s’inscrit dans une logique de souveraineté halieutique plus affirmée.
Dans ce contexte, le label « Beg Ellek » prend une dimension politique. Il ne s’agit plus seulement d’une réponse technique à une faiblesse commerciale, mais d’un outil de souveraineté : produire ses propres standards, structurer sa propre chaîne de confiance, et négocier avec Bruxelles d’égal à égal. Le rapport soutient implicitement cette trajectoire en recommandant à l’UE un « dialogue progressif » plutôt qu’une sanction.
Ce qui reste à faire, et vite
Le rapport énumère les marges de progrès. Renforcer le Suivi, Contrôle et Surveillance (SCS) des navires industriels – là où se situe réellement le risque de pêche INN. Durcir le système de certification des captures conformément aux normes UE. Améliorer la traçabilité en amont. Moderniser les 88 usines agréées pour qu’elles restent aux meilleurs standards sanitaires. Diversifier les marchés d’export vers l’Asie et le Moyen-Orient pour réduire la dépendance au marché européen.
Côté UE, le rapport plaide pour un accompagnement technique et financier, plutôt qu’une rupture commerciale. L’argument est simple : sanctionner sans accompagner ne résoudra pas la pêche INN. Au contraire, cela affaiblira précisément les acteurs – artisans, CLPA, transformatrices – qui sont les meilleurs alliés de la durabilité.
Aliou Diallo


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