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Quinze ans de collectif : la leçon de la pêche artisanale

Quinze ans. Des dizaines d’organisations. Une seule voix. Retour sur ce que le collectif a changé pour la pêche artisanale africaine.

Des nuits au bord d’une piscine

En 2009, à Conakry, des responsables de la pêche artisanale venus du Sénégal, de la Mauritanie et de la Guinée débattent de la création d’une organisation continentale. Certains doutent de son utilité. D’autres veulent dépasser les frontières nationales. L’hôtel manque de chambres : des participants passent la nuit au bord d’une piscine. Un an plus tard, la CAOPA tient sa première assemblée générale à Banjul.

Quinze ans après, cette scène dit tout ce que cet article veut démontrer : le collectif ne commence jamais dans une belle salle. Il commence par des gens qui acceptent d’être incommodés pour être ensemble.

Leçon 1 – Le collectif avant le porte-parole

Bureau exécutif ®CAOPA 2022
Bureau exécutif ®CAOPA 2022

La réflexion sur la fédération des professionnels, hommes et femmes, de la pêche artisanale africaine se poursuit à Dakar dès 2007. Elle mène à l’atelier de Conakry en 2009, puis à l’assemblée générale constitutive de Banjul, en mars 2010, où siègent des délégués de neuf pays. La CAOPA est née de ce processus : une confédération d’organisations professionnelles, pas une tête sans corps.

La différence est décisive. Une organisation isolée subit les décisions. Des organisations fédérées y participent – parce qu’un représentant mandaté parle avec le poids de dizaines d’organisations derrière lui, et parce qu’un mandat écrit protège tout le monde : le porte-parole comme ceux qu’il représente.

À retenir : avant de chercher une voix forte, construisez un mandat fort. C’est lui qui rend la voix écoutée.

Leçon 2 – Les faits avant les slogans

Le collectif a d’abord produit une discipline : ne rien avancer qui ne soit daté et sourcé. Quand les grandes études ont établi que la pêche artisanale fournit au moins 40 % des captures mondiales et fait vivre près de 492 millions de personnes – dont environ la moitié de femmes -, la Confédération a pu appuyer son plaidoyer sur la science (Illuminating Hidden Harvests, FAO/Duke University/WorldFish, publié dans Nature en 2024). La FAO confirme que la pêche artisanale représente 90 % de l’emploi mondial de la pêche de capture.

Sur les femmes du post-capture, les documents de la CAOPA avancent jusqu’à 80 % de la main-d’œuvre dans certains pays – un chiffre attribué à ses propres travaux et entretiens, pas à un institut de statistique. Cette honnêteté sur la provenance des données est une force : elle rend chaque affirmation vérifiable, donc défendable.

À retenir : un fait daté vaut plus qu’un slogan répété. La donnée vérifiable est l’arme la moins spectaculaire et la plus efficace du plaidoyer.

Leçon 3 – La patience comme méthode

Les règles des pêches se changent sur des années, pas sur une campagne. Le calendrier de la CAOPA le prouve : des rencontres annuelles dès 2000 (source : maritimafrica.com), la réflexion de Dakar en 2007, la décision de Conakry en 2009, l’assemblée constitutive de Banjul en 2010. Et ce n’était pas la fin : c’était l’installation.

En 2021, quinze ans après les premières réflexions et onze ans après Banjul, la CAOPA organise à Bamako, avec la FAO et le collectif national des organisations de pêche du Mali, un atelier de deux jours consacré à la mise en œuvre des Directives volontaires de la FAO pour la pêche artisanale.

En 2026, elle engage cinq pays ouest-africains vers une gouvernance commune et pousse une commission tripartite pour la pêche artisanale durable entre Ziguinchor, Gunjur, Brufut et Bissau.

À retenir : une revendication qui a un calendrier survit ; une revendication qui n’a qu’une colère s’épuise. La patience n’est pas une attente passive : c’est une relance régulière, datée, tenue.

Leçon 4 – Les femmes du post-capture au centre du combat, pas en périphérie

Une filière qui ne comptabilise pas ses femmes se représente mal – et se défend mal. Les études mondiales l’établissent désormais : sur les quelque 492 millions de personnes qui vivent de la pêche artisanale, environ la moitié sont des femmes (Illuminating Hidden Harvests, 2024). Elles fument, salent, sèchent, transportent, vendent : elles font vivre la transformation et la commercialisation.

La CAOPA a choisi de les documenter plutôt que de les célébrer en image : son article « Femmes de l’océan en Afrique » fait des héroïnes invisibles de la pêche artisanale et de la sécurité alimentaire le cœur du récit, et une décennie de marches portées par ses organisations pour les droits des femmes dans la pêche artisanale a accompagné ce combat.

À retenir : le collectif n’est pas complet tant que la moitié de la filière n’a pas de voix dans les instances, de chiffres dans les statistiques et de place dans les budgets.

Leçon 5 – Les textes internationaux sont des alliés

Les Directives volontaires visant à assurer la durabilité de la pêche artisanale dans le contexte de la sécurité alimentaire et de l’éradication de la pauvreté sont le premier instrument international entièrement consacré à la pêche artisanale. Adoptées en juin 2014 à l’issue de la 31e session du Comité des pêches (COFI) de la FAO à Rome, elles sont le fruit d’un processus mondial de consultation de 2010 à 2013, qui a associé plus de 4 000 représentants de gouvernements et d’organisations d’artisans pêcheurs.COFI37-CAOPA

Leur approche est clairement fondée sur les droits de l’homme : elles parlent des personnes, pas seulement du poisson. Elles reconnaissent explicitement les droits des communautés, la participation effective des organisations de pêche artisanale aux politiques qui les concernent et le rôle des femmes dans la filière.

Elles se lisent, se citent, s’invoquent. Concrètement : citer le paragraphe concerné dans chaque courrier officiel ; demander à son gouvernement son plan de mise en œuvre, comme l’ont fait les organisations du Mali en 2021 ; évaluer chaque projet de loi à leur aune. Un texte volontaire que personne n’invoque ne change rien ; un texte volontaire invoqué partout devient difficile à ignorer.

À retenir : les organisations de pêche artisanale n’ont pas à quémander la participation – un texte international la reconnaît. Il reste à s’en servir, réunion après réunion, courrier après courrier.

Ce que le collectif a changé

Quinze ans. Des rencontres annuelles depuis 2000, une réflexion à Dakar en 2007, des nuits au bord d’une piscine à Conakry en 2009, une assemblée constitutive à neuf pays à Banjul en 2010, des ateliers de mise en œuvre au Mali en 2021, une gouvernance commune engagée entre cinq pays en 2026. Le chemin n’a pas été droit, il n’a pas été confortable – il a été tenu.

Ce que le collectif a changé tient en trois phrases : des organisations isolées qui subissaient les décisions sont devenues une Confédération qui y participe. Des slogans ont cédé la place à des faits datés et sourcés. Et un texte international – les Directives volontaires de la FAO – est passé du papier au terrain, parce que des organisations l’ont invoqué, pays après pays.

Et vous ? – L’appel à l’action

Votre organisation a-t-elle son mandat écrit, son registre des faits datés, son calendrier de relances, ses femmes aux instances, ses références aux Directives ? Ces cinq leçons existent sous forme d’outils libres d’usage : la fiche des cinq leçons, la check-list « Avant de plaider », le modèle de lettre de revendication – téléchargeables avec cet article.

Et si votre organisation a une histoire de naissance difficile – la sienne propre -, écrivez-nous : elle mérite d’être documentée, datée, et partagée avec la Confédération toute entière.

Mamadou Aliou Diallo

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