Jeunesse et pêche artisanale africaine : l’heure des actes
Ils sont nés au bord de l’eau. Ils ont grandi avec le bruit des filets, l’odeur de la marée, la logique des saisons. Mais aujourd’hui, trop de jeunes des communautés côtières africaines regardent la pêche artisanale non comme un avenir, mais comme une impasse. Certains partent vers les villes. D’autres risquent leur vie en mer – non pour pêcher, mais pour rejoindre l’Europe.
C’est ce paradoxe que la CAOPA a choisi d’explorer lors du deuxième webinaire de sa série Les Mercredis de la Pêche, (Code secret: E6jZ?3*F) organisé le 15 avril 2026 avec plus de 50 participants. Quatre voix se sont croisées : celle d’un jeune pêcheur de Sierra Leone, d’une transformatrice de Côte d’Ivoire, d’un expert en gouvernance halieutique et d’une spécialiste de l’économie bleue continentale. Ce qu’elles ont dit mérite d’être entendu – et suivi d’effets.
Ce n’est pas une question de vocation, c’est une question de viabilité
Mohamed Baimba Kallon est pêcheur artisan en Sierra Leone, membre de la Cellule Jeunesse de la CAOPA. Sa réponse à la question « pourquoi es-tu resté ? » est limpide : « La pêche est ma source de revenus principale. Mais si on ne nous inclut pas dans les décisions, si les invitations aux réunions passent toujours par les gens de 50 ans et jamais par nous, alors les jeunes partent. Et ils ont raison. »
Ce témoignage cristallise une vérité que les données confirment. En Sierra Leone, comme dans la majorité des pays africains, les jeunes ne fuient pas la mer par caprice ou désintérêt culturel. Ils fuient un modèle économique qui ne les rémunère pas, une gouvernance qui les exclut, et des conditions de travail qu’aucune autre génération n’accepterait en silence.
Raïssa Nadège Leka Madou, mareyeuse et transformatrice à Abidjan, a mis des chiffres derrière cette réalité. Entre 30 et 80 % du poisson peut être perdu selon les saisons, faute de stockage froid et d’infrastructures adéquates. « C’est notre quotidien. On ne sait jamais si on va pouvoir vendre ou jeter. Comment voulez-vous que les jeunes s’installent dans un métier avec cette incertitude permanente ? »
Des stratégies sans mise en oeuvre : le vrai problème
La Dr Bernice McLean, de l’AUDA-NEPAD, a posé le diagnostic avec une précision qui a marqué les esprits. L’Afrique ne souffre pas d’un déficit de cadres stratégiques : l’Agenda 2063, la Stratégie de l’économie bleue, le Cadep, l’Agenda de Kampala existent. Mais selon elle, « le fossé n’est pas entre les stratégies et les communautés. Il est là parce que la mise en oeuvre est sous-financée, insuffisamment localisée, et trop souvent déconnectée des savoirs, des droits et des priorités des pêcheurs eux-mêmes. »
Cette formule, reprise et saluée par de nombreux participants, résume à elle seule l’urgence du moment. Nous ne sommes pas en manque de vision. Nous sommes en déficit d’action et de financement. La Dr McLean a également alerté sur un risque ignoré : dans le cadre de la ZLECAf, la formalisation des chaînes de valeur pourrait paradoxalement exclure davantage les femmes si des mécanismes d’accompagnement spécifiques ne sont pas mis en place.
Les femmes transformatrices et mareyeuses représentent des millions d’emplois post-capture sur le continent. Elles constituent le maillon qui transforme le poisson en aliment accessible pour des centaines de millions de familles. Leur marginalisation dans les politiques sectorielles est, selon la Dr McLean, une erreur analytique autant qu’une injustice économique.
La technologie : une promesse conditionnelle
Mohamed Kallon a apporté une nuance précieuse. Oui, la technologie peut changer les choses : vérifier la météo en mer, connaître les prix du marché en temps réel, se connecter directement aux acheteurs. « Mais il nous faut des outils simples, en langues locales. Pas des applications complexes que personne n’utilisera après la fin de la formation. » Un rappel salutaire alors que les programmes de modernisation multiplient les solutions numériques sans toujours vérifier leur adoption réelle. Depuis la Namibie, une participante a cité l’application Abalobi, développée avec les pêcheurs en Afrique australe, comme un exemple de technologie réellement appropriée.
2027 : une année pour changer de cap, pas pour célébrer
La CAOPA propose que 2027 soit déclarée Année africaine de la jeunesse dans la pêche artisanale. Cette proposition a reçu un accueil unanimement positif – mais assorti d’une mise en garde de Raïssa Leka Madou, formulée avec une clarté désarmante : « On ne veut pas que ce soit marqué sur le papier. On veut que la jeunesse soit réellement mise en avant et au travail. »
Pour que 2027 ne soit pas une brochure de plus, les participants ont formulé des demandes précises : inclusion formelle des jeunes dans les instances de gouvernance, financement adapté aux réalités du terrain, formation élargie intégrant entrepreneuriat et compétences numériques, sécurisation des droits d’accès à la ressource, et sécurité en mer.
Zuleika Lopes (Cape-Vert) a peut-être formulé le message le plus stratégique de toute la séance : « Nous devons transformer la pêche artisanale en une opportunité d’avenir, et non en un héritage de survie. Les jeunes veulent de l’innovation, de la dignité et des revenus – nous pouvons leur offrir cela au sein du secteur. »
Ce que la CAOPA fait – et ce qu’elle doit amplifier
Mohamed Kallon a rendu un hommage direct à la CAOPA : « Avant, on célébrait la Journée mondiale de la pêche en dansant et en mangeant. La CAOPA a transformé ça en événements de formation. C’est ce qui m’a donné des compétences et envie de rester. » Ce témoignage illustre ce que signifie une organisation professionnelle qui prend la jeunesse au sérieux.
Papa Cá, depuis la Guinée-Bissau, a été direct : « La CAOPA est une structure indispensable dans notre survie africaine. Elle a du pouvoir, elle a une voix. Si elle peut influencer les États, c’est une opportunité à saisir. »
5 points clés
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Mamadou Aliou DIALLO




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