Parole, paix et pêche artisanale : la CAOPA forme ses leaders à la gestion des conflits
Mbour, Sénégal – 16-17 février 2026 – Dans la salle de réunion du Sen Hôtel de Saly, à quelques encablures de l’océan Atlantique, une quinzaine de membres de la Confédération Africaine des Organisations Professionnelles de la Pêche Artisanale (CAOPA) se retrouvent autour d’une même question : comment éviter qu’un désaccord ne devienne une fracture ? Pendant deux jours, les membres du bureau exécutif de la CAOPA ont participé à un atelier de renforcement des capacités dédié à la gestion des conflits et aux compétences numériques. Un rendez-vous rare, dense, et profondément humain.
Car dans le secteur de la pêche artisanale africaine, les tensions ne manquent pas. Entre les communautés de pêcheurs, avec les administrations, autour des droits fonciers ou des zones d’accès, les conflits sont une réalité quotidienne. Ce qui change, c’est la manière de les aborder. Et c’est précisément l’ambition de cet atelier : transformer la façon dont les leaders de la CAOPA comprennent, gèrent et résolvent ces situations.
La pêche artisanale africaine, un secteur sous tension permanente
Pour Mamadou Faye, biologiste des pêches et formateur principal de l’atelier, le point de départ est sans appel. La principale menace qui pèse sur la pêche en Afrique n’est pas seulement écologique ou économique : elle est avant tout institutionnelle.
Mamadoou FAYE, biologiste des pêches
« L’inefficacité de la gouvernance, associée à des politiques mal conçues et exécutées de manière inappropriée, qui sont rarement coordonnées entre les pays voisins et les diverses régions – voilà le cœur du problème. » – Mamadou Faye, biologiste des pêches
Il identifie plusieurs défis structurels : le libre accès non régulé à la pêche de capture, l’inadéquation de la gouvernance nationale pour les stocks transfrontaliers, les faiblesses institutionnelles des organisations professionnelles, et le manque d’opportunités d’investissement. Autant de terrains propices à l’émergence de conflits entre acteurs du secteur.
Ces conflits prennent des formes multiples : litiges fonciers autour des zones de débarquement ou des Aires Marines Protégées, tensions avec les administrations sur l’application des règlements ou la complexité des taxes, conflits intercommunautaires entre pêcheurs migrants et pêcheurs locaux, ou encore différends internes liés à la répartition des revenus, au genre, ou aux conditions de travail. Chaque situation non résolue fragilise un peu plus la cohésion du secteur et l’efficacité collective des organisations.
L’atelier a été conçu selon une approche participative, loin de tout exercice purement académique. Dès les premières heures, les participants ont été invités à exprimer leurs attentes, leurs craintes et les conflits réels qu’ils ont vécus, à travers un exercice appelé « Le marché des attentes ». Chacun a consigné sur des fiches colorées une attente concrète (par exemple : « Mieux gérer les tensions avec le ministère »), une crainte (« Que les discussions tournent en rond ») et un conflit type rencontré dans sa pratique (comme le recul de la zone interdite à la pêche industrielle à 12 miles marins).
Ces contributions ont ensuite alimenté une « Fabrique des conflits » collective, permettant de cartographier et de hiérarchiser les tensions les plus fréquentes dans le secteur. Trois grandes catégories ont émergé : les conflits fonciers et d’accès, les conflits avec les administrations, et les conflits sur les lieux de travail. Deux cas concrets ont été sélectionnés par les participants pour faire l’objet d’analyses approfondies.
Groupe de travail 1
La journée s’est poursuivie avec des jeux de rôle particulièrement révélateurs. Dans l’un d’eux, les participants ont simulé une réunion houleuse entre des organisations membres de la CAOPA et une administration des pêches – une organisation refusant de participer et menaçant de quitter la table. Le défi : intervenir avec les bons outils de communication pour désamorcer la crise, pratiquer l’écoute active, l’empathie et la reformulation.
« La première passe du jeu de rôle reproduisait souvent des réactions impulsives. C’est volontaire : c’est en voyant nos propres réflexes que nous pouvons les corriger. » – Mamadou Faye
La communication responsable : une compétence stratégique
L’une des interventions de l’atelier a été celle de Mamadou Aliou Diallo, chargé de communication de la CAOPA, qui a présenté un exposé sur la communication responsable en période de conflit. Un sujet qu’il connaît bien, et sur lequel il a tenu à mettre en garde ses collègues sans détour.
« En période de conflit, celui qui maîtrise sa communication maîtrise l’issue du conflit. » – Mamadou Aliou Diallo.
Il a rappelé les risques concrets d’une communication mal maîtrisée : l’escalade d’un simple désaccord technique en affrontement politique, la perte de crédibilité, la fracture interne, ou encore la manipulation par des acteurs adverses. Et d’illustrer son propos par un exemple réel survenu à Nouadhibou en 2019, où une déclaration accusatrice d’un dirigeant syndical avait paralysé un port pendant cinq jours, entraînant des pertes économiques importantes pour toute la filière.
Aliou Diallo, recevant son satisfécit des mains de SidAhmed ABEID
« Une communication irresponsable peut créer ou aggraver n’importe quel conflit. Ce qui est publié est permanent. Rédigez, reposez, relisez, puis publiez. »
Il a insisté sur sept principes fondamentaux : dire la vérité en toutes circonstances, réagir vite mais de façon contrôlée, parler d’une seule voix officielle, faire preuve d’empathie, éviter le vocabulaire guerrier, pratiquer la transparence mesurée, et maintenir une cohérence de message sur tous les canaux – radio, communiqués, WhatsApp, Facebook.
« Évitez les mots comme « bataille », « ennemi », « combat ». Privilégiez « dialogue », « concertation », « intérêts communs ». Les mots que nous choisissons dessinent le terrain où se jouera la suite. » – Mamadou Aliou Diallo, chargé de communication, CAOPA
Sur les réseaux sociaux, souvent amplificateurs de crises, il a préconisé la création de groupes de crise dédiés, la désignation de modérateurs, et le recours systématique au format « VRAI / FAUX » pour corriger les fausses informations avec des sources vérifiables – plutôt que de s’engager dans des échanges émotionnels.
Vers un code de conduite et un arbre de décision partagés
Autre moment fort de l’atelier : la co-construction d’un code de conduite interne. En groupes de travail, les participants ont réfléchi aux principes qu’ils souhaitaient voir régir leur manière de communiquer en cas de désaccord, de prendre des décisions en situation de tension, et de déclencher ou conduire une médiation interne.
Groupe de travail 2
L’exercice a également porté sur la construction d’un arbre de décision pour traiter les différends – un outil opérationnel permettant de distinguer les conflits internes au bureau, les conflits entre membres affiliés, et les conflits externes avec des administrations ou des partenaires techniques. Pour chaque type, des étapes claires ont été définies : analyser le degré de gravité, choisir le mécanisme de résolution adapté, identifier un facilitateur légitime.
La réflexion sur le leadership a clôturé les travaux, avec une analyse des différents styles de leaders – autocrate, paternaliste, laisser-aller, ou démocrate – et de leurs effets sur la gestion des tensions au sein d’une équipe. Le consensus a été clair : le leader démocrate, qui délègue, facilite et encourage la communication, est celui qui offre les meilleures conditions pour prévenir et résoudre les conflits durablement.
Organiser un tel atelier, c’est reconnaître une réalité souvent tue : même les organisations les mieux structurées traversent des tensions internes, vivent des incompréhensions, font face à des adversaires extérieurs. La différence, c’est la capacité à en parler, à se former, et à mettre en place des outils.
La CAOPA ne se contente pas de défendre les intérêts des pêcheurs artisans africains dans les arènes diplomatiques ou politiques. Elle investit dans le renforcement humain de ses membres, dans la qualité de leur gouvernance interne, dans leur aptitude à dialoguer avec l’extérieur.
Les engagements pris collectivement – adopter un code de conduite, mettre en place des cellules de crise, former des porte-paroles, utiliser les outils numériques de manière responsable – ne sont pas de simples vœux pieux. Ils s’inscrivent dans une dynamique de professionnalisation que la CAOPA entend poursuivre et approfondir.
Participation
« Le conflit n’est pas l’ennemi. L’improvisation et l’amateurisme le sont. Soyons des professionnels de la communication de crise, comme nous sommes des professionnels de la défense de la pêche artisanale. » – Aliou Diallo.
Une initiative à amplifier
À l’issue de ces deux journées, les participants repartent avec des outils concrets, des réflexes affinés, et surtout une conscience renforcée de l’impact que peut avoir chaque mot, chaque prise de position publique, chaque silence. La gestion des conflits et la communication responsable ne sont pas des luxes réservés aux grandes organisations : elles sont des compétences vitales pour tout acteur qui défend des intérêts collectifs dans des environnements complexes.
La CAOPA a montré qu’elle en est convaincue. Il appartient désormais à chacun de ses membres d’en faire une réalité quotidienne, dans leurs organisations respectives, dans leurs pays, sur leurs sites de débarquement. Car c’est là, au plus près du terrain, que se gagnent ou se perdent les batailles – à condition de ne jamais les appeler ainsi.
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