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À Reykjavík, la CAOPA rappelle que la pêche artisanale africaine ne se gère pas depuis un bureau

REYKJAVÍK, ISLANDE – 23-27 FÉVRIER 2026Pendant cinq jours, la délégation de la Confédération Africaine des Organisations Professionnelles de la Pêche Artisanale a pris la parole devant le sous-comité de la FAO sur la gestion des pêches. Cinq interventions. Un message que les gouvernements ne peuvent pas ignorer : 500 millions d’Africains dépendent de ce que les États décident – ou ne décident pas – dans ces salles.

Il fait froid à Reykjavík en février. Dans les salles feutrées du Centre de conférence Harpa, les délégations des 194 États membres de la FAO débattent de stocks de poissons, de flottes industrielles et de coefficients de mortalité. C’est ici, loin des côtes sénégalaises, kényanes ou mauritaniennes, que se jouent une partie des règles qui déterminent ce que mangent les familles africaines.

La CAOPA était là. Conduite par son Président Gaoussou Gueye, la délégation a pris la parole à cinq reprises, sur des points distincts de l’ordre du jour. Pas pour témoigner. Pour décider.

Gaoussou Gueye, président de la CAOPA - fev. 2026- COFI-FM
Gaoussou Gueye, président de la CAOPA – fev. 2026- COFI-FM ©Margaux Rochefort – CAPE

Les pêcheurs artisans, gardiens des océans – pas leurs victimes

Le premier jour, Gaoussou Gueye prend la parole sur la gestion durable des stocks halieutiques. Sa position est tranchée dès l’ouverture.

« Les hommes et les femmes de la pêche artisanale ne sont pas de simples utilisateurs des ressources. Ils en sont les véritables gardiens. Depuis des générations, ils protègent les zones de reproduction, préservent les mangroves, pratiquent le repos biologique saisonnier. Les Directives volontaires de la FAO le reconnaissent. La question est : quand les États s’engageront-ils à en tirer les conséquences ? »

Ce que le Président de la CAOPA pointe ici, c’est un décalage structurel. Les textes internationaux reconnaissent le rôle écologique des communautés artisanales. Mais sur le terrain, les mesures de conservation restreignent leurs zones d’accès, les exposent à la concurrence de flottes industrielles subventionnées, et fragilisent les droits d’usage construits sur des décennies. La biodiversité souffre précisément quand les incitations à la gestion durable s’effondrent.

La réforme que défend la CAOPA est précise : sécuriser les droits fonciers et d’accès, intégrer les organisations de pêcheurs dans les décisions de conservation, et financer directement les systèmes de suivi participatifs. Sans cela, les engagements de la COP15 sur la biodiversité restent des déclarations d’intention.

 

25 février : quand les pêcheurs reprennent le micro

Le 25 février, en marge du sous-comité, la CAOPA co-organise un événement parallèle dédié à la mise en œuvre des Lignes directrices relatives à la pêche artisanale. Raissa Madou y porte les conclusions de terrain : ce qui fonctionne, ce qui bloque, et l’écart entre les textes ratifiés et la réalité des ports africains.

 

Raissa Madou Leka Nadège -COFi-FM ©Margaux Rochefort – CAPE

 

Le message est direct : les Directives existent depuis dix ans. Les États les ont adoptées. Mais les organisations de pêcheurs artisans restent absentes des comités qui décident des calendriers de fermeture, des zones de pêche et des allocations de licences. La participation inscrite dans les textes se traduit rarement en siège autour de la table.

L’événement parallèle n’est pas une tribune de plus. C’est un espace où les praticiens du secteur confrontent les engagements institutionnels à ce qu’ils vivent chaque matin sur leurs pirogues. Ce jour-là, la CAOPA a produit des recommandations concrètes, destinées directement aux délégués présents dans la salle plénière.

 

Accords de pêche : instruments de gouvernance, pas de commerce

Le lendemain, Gaoussou Gueye revient à la tribune sur la gestion de la capacité des flottes. Et il nomme ce que beaucoup préfèrent ne pas dire.

« La surcapacité n’est pas un problème technique. Elle est le résultat direct de décisions politiques – notamment des accords d’accès accordés à des flottes industrielles étrangères dans des pêcheries déjà pleinement exploitées. Quand ces accords ne sont pas alignés sur les objectifs nationaux de gestion, ils aggravent la compétition avec la pêche artisanale et détournent le poisson des systèmes alimentaires locaux. »

La CAOPA ne s’oppose pas aux accords de pêche. Elle exige qu’ils soient conditionnés à des évaluations transparentes des ressources, qu’ils protègent les zones côtières artisanales, et qu’ils incluent les pêcheurs et les femmes dans les décisions. Ce sont des instruments de gouvernance. Pas des outils de commerce extérieur.

Dans certains pays africains, les revenus tirés de ces accords financent des budgets nationaux. L’argument économique est réel. Mais Gaoussou Gueye pose une question que les chiffres ne résolvent pas : à quel coût pour les communautés côtières, les femmes transformatrices, la sécurité alimentaire des populations les plus vulnérables ?

 

« Chaque décision de gestion des pêches est aussi une décision alimentaire »

Mercy Mghanga, VP CAOPA COFI-FM
Mercy Mghanga, VP CAOPA COFI-FM ©Margaux Rochefort – CAPE

C’est Mercy Mghanga, Vice-présidente de la CAOPA, qui porte cet autre message. Son intervention sur les dimensions sociales de la gestion des pêches est probablement la plus politique.

« La faim ne résulte pas d’un manque de nourriture. Elle résulte de choix politiques et économiques qui marginalisent les petits producteurs. Le Rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation l’a dit. Nous le confirmons depuis le terrain : chaque décision de gestion des pêches est aussi une décision alimentaire. »

Mercy Mghanga détaille les mécanismes concrets. Les fermetures saisonnières décidées sans les communautés. Les zones de pêche redessinées sans évaluation de leur impact sur l’approvisionnement local. Les espèces pélagiques de petite taille – sardines, sardinelles, anchois – qui constituent la source de protéines accessible aux ménages à faibles revenus, et qui disparaissent des marchés locaux quand les quotas d’exportation priment.

La position de la CAOPA sur ce point est ferme : la cogestion n’est pas une option. C’est la condition pour que la gestion des pêches serve réellement les populations côtières africaines.

 

Ce que Reykjavík aura dit

Cinq jours de délibérations. Des centaines de délégués. Des centaines de pages de rapports techniques. Et cinq prises de parole africaines qui posent la même question sous trois angles différents : qui gouverne les océans africains, et pour qui ?

La CAOPA et ses alliés ne demandent pas une place à la table. Ils l’occupent. Ce qui manque encore, c’est que les États africains transforment ces prises de position en engagements contraignants, et que les bailleurs internationaux financent directement les mécanismes de cogestion au lieu de contourner les organisations de pêcheurs.

Reykjavík n’est pas une fin. C’est un point de départ pour le plaidoyer que la CAOPA portera dans les prochains mois, jusqu’à la session plénière du COFI et au-delà.

Slide évènement parallèle COFI-FM
Slide évènement parallèle COFI-FM ©Aliou DIALLO

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