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Sardinelle en Afrique de l’Ouest : « Nous sommes des partenaires, pas des exécutants »

Les acteurs de la pêche artisanale exigent d’être associés aux décisions qui engagent leur avenir

Mbour, 13 février 2025 – La sardinelle est au cœur de toutes les préoccupations. Surexploitée, menacée, mais toujours aussi indispensable pour nourrir l’Afrique de l’Ouest. Vendredi dernier, chercheurs, décideurs et professionnels de la pêche se sont retrouvés lors d’un webinaire organisé par la confédération africaine des organisations professionnelles de la pêche artisanale (CAOPA) pour poser une question centrale : comment gérer cette ressource sans sacrifier ceux qui en vivent ?

Les chiffres donnent le vertige. « La production totale de l’Afrique de l’Ouest atteint 3 millions de tonnes par an, et 70 à 80 % de cette production est constituée de petits pélagiques, dont la sardinelle occupe l’essentiel », rappelle Dr Djiga Thiao, chargé des programmes pêche à la CEDEAO. Mais voilà le paradoxe : « La région importe 1,4 million de tonnes de poisson, presque la moitié de sa production ». Pourquoi ? Parce que les espèces nobles partent vers l’Europe et l’Amérique, et qu’une partie de la sardinelle finit en farine pour nourrir… d’autres poissons.

Une ressource qui ne connaît pas les frontières

Webinaire sardinelle AO Fr 1
Webinaire sardinelle AO Fr 1

Le problème, c’est que la sardinelle ne respecte aucune frontière. « Elle migre du Nord, parfois même du Maroc, et descend en passant par la Mauritanie, le Sénégal, jusqu’en Guinée », explique Dr Hamady Diop, expert en politiques publiques. Cette mobilité crée ce qu’il appelle des « cauchemars en termes d’harmonisation ». Chaque pays gère à sa manière : le Sénégal mise sur les repos biologiques et le zonage sans quotas, la Mauritanie a instauré depuis 2022 un système strict de quotas avec répartition entre segments de pêche, tandis que la Gambie et la Guinée-Bissau ont des cadres « beaucoup plus légers ».

« Si dans un pays on parle de quotas, dans un autre on ne parle pas de quotas, et dans un troisième on a un cadre plus léger, ça pose la question fondamentale : qu’est-ce qu’on va harmoniser concrètement ? », interroge Dr Hamady Diop. La réponse tarde à venir, mais une chose est sûre : les mesures isolées ne marchent pas. « Elles peuvent déplacer l’effort d’un pays à un autre et créer des problèmes de cohérence », prévient-il.

« Nous ne sommes pas des exécutants »

C’est là que les professionnels de la pêche haussent le ton. Gaoussou Gueye, président de la CAOPA, est catégorique : « Nous sommes des partenaires stratégiques, pas des exécutants. Une mesure conçue sans les acteurs de terrain est une mesure fragile. Une mesure coconstruite est une mesure durable ».

Gaoussou GUEYE, président de la CAOPA - 2025
Gaoussou GUEYE, président de la CAOPA – 2025

Les pêcheurs ne refusent pas les efforts. « Les communautés comprennent aujourd’hui la nécessité de mieux gérer cette ressource qui est extrêmement importante », assure-t-il. Dans certains pays, ce sont même les professionnels qui prennent des initiatives. Mais il y a une ligne rouge : « On ne pourra pas établir des repos biologiques et demander aux professionnels de croiser les bras pendant un mois ou plus sans accompagnement ».

Cet accompagnement, les acteurs l’attendent concrètement : programmes de reconversion, infrastructures de conservation, filets sociaux pendant les fermetures. « Il faudrait essayer de voir quelles seront les mesures d’accompagnement pour que ce repos soit vraiment effectif et compréhensible », insiste Gaoussou Gueye.

Les femmes transformatrices réclament leur place

Raïssa Madou Leka Nadège CI
Raïssa Madou Leka Nadège CI

Les femmes, pilier invisible mais essentiel de la filière, ne veulent plus être oubliées. Raïssa Nadège Leka Madou, transformatrice en Côte d’Ivoire, le dit simplement : « Les mesures de gestion déterminent si nous aurons du poisson à transformer, un revenu pour nourrir nos familles et un avenir pour nos enfants ».

Son message est clair : « Nous ne demandons pas à être protégées. Nous demandons à être écoutées et respectées. La sardinelle est une responsabilité collective, et nous, les femmes, sommes prêtes à y prendre notre part ». Mais pour cela, il faut que les décideurs comprennent les réalités du terrain : les fermetures saisonnières rompent les chaînes d’approvisionnement, le manque d’infrastructures de conservation aggrave les pertes, et les tracasseries douanières transforment chaque transport en parcours du combattant.

Changer de regard sur la pêche

Dr Ndiaga Gueye, ancien fonctionnaire de la FAO-RAF, appelle à un changement de paradigme. « Gérer la pêche aujourd’hui, ce n’est pas une affaire de stock, de biomasse ou de saison. C’est une affaire de communautés qui vivent de la pêche, de marché. C’est une affaire économique et politique », martèle-t-il.

Pêcheurs
Pêcheurs à Saint-Louis 

Il met en garde contre une approche trop centrée sur la biologie : « Parler de repos biologique, parler de maillage, parler de limitation de l’effort, c’est vrai, c’est bien, mais ça ne suffit plus ». Il faut aussi regarder les chaînes de valeur, les infrastructures, les marchés, la gouvernance. Et surtout, cesser de tout mettre dans le même panier : « Certains segments de la pêche artisanale sont désormais très capitalisés et fortement intégrés dans l’exportation, d’autres restent fragiles et dépendants ».

Le vrai problème : la pêche illégale et les usines de farine

Plusieurs voix se sont élevées pour pointer les vrais responsables de l’épuisement des stocks. « Le vrai danger, ce sont les flottes industrielles étrangères qui prennent des milliers de tonnes », a dénoncé le président Abeid Sid Ahmed de Mauritanie. « Si nous arrivons à éliminer la pêche INN, c’est la meilleure chose pour le développement réel de la pêche artisanale ».

Gaoussou Gueye enfonce le clou sur la question des usines de farine : « Il n’est pas du tout acceptable de pêcher des juvéniles pour la farine. Les femmes transformatrices doivent également avoir la conscience de ne plus transformer ces produits qui vont détruire la ressource ». Il rappelle aussi un paradoxe : « Le Sénégal subventionne le carburant pour que les consommateurs disposent de poisson accessible. Si la sardinelle est exportée en farine vers la Turquie, le Sénégal finance l’alimentation des autres ».

Des solutions existent

Les propositions concrètes ne manquent pas. Dr Hamady Diop plaide pour « un socle minimum régional » : taille minimale harmonisée, protocoles de collecte de données, et surtout « des taux admissibles de capture régionaux avec une clé de répartition entre les pays ». Il mise aussi sur les commissions mixtes bilatérales, notamment entre Mauritanie et Sénégal, « pour commencer déjà à harmoniser » avant d’élargir.

Webinar sardinella 2
Webinar sardinella 2

Du côté de la CEDEAO, Dr Djiga Thiao annonce des avancées : « Nous avons signé un mémorandum d’entente avec la CSRP et le CPCO, et alloué pour la première fois une subvention de 105 000 dollars pour lutter contre la pêche INN ». La CEDEAO travaille aussi sur un « règlement communautaire » qui pourrait rendre certaines mesures contraignantes pour tous les pays membres.

Les professionnels, eux, mettent en place leurs propres outils. « Nous avons déjà une commission mixte entre la Mauritanie et le Sénégal depuis 2006. L’année dernière, nous avons travaillé pour une commission Maroc-Mauritanie. En avril, nous lancerons Sénégal-Gambie et Guinée-Bissau », annonce Gaoussou Gueye.

L’urgence d’agir

La consommation de poisson par habitant baisse dangereusement. « On est passé de 14 kg par personne en 2009 à 11 kg aujourd’hui, alors que la population est passée de 300 à 400 millions d’habitants », alerte Dr Djiga Thiao. Pendant ce temps, les stocks continuent de s’effondrer.

« La sardinelle pourra attendre si et seulement si les acteurs adoptent un comportement responsable », conclut Gaoussou Gueye. Traduction : ne plus pêcher de juvéniles, coordonner les efforts entre pays, éradiquer la pêche INN, et réorienter les usines de farine vers la consommation humaine.

Le message des acteurs est passé. Reste à savoir si les décideurs l’écouteront. Comme l’a résumé la transformatrice ivoirienne : « La sardinelle est une responsabilité collective ». Et cette responsabilité, elle se partage. Ou elle se perd.

Mamadou Aliou Diallo

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