Le parcours du poisson, ce qui fait vivre nos familles
L’aube n’a pas encore chassé les dernières étoiles sur le quai de pêche de Mbour, au Sénégal. Une brise salée porte le murmure des vagues et les voix étouffées des hommes. Parmi eux, Djethié NDIAYE, 58 ans, dont 40 passés en mer. Son visage, buriné par le sel et le soleil, est une carte géographique de la patience et de l’effort.
Il pousse sa pirogue colorée, vert, jaune, rouge et noire, vers l’océan. Ce geste, répété par des centaines de milliers de pêcheurs sur les côtes africaines, du Ghana à la Mauritanie, de la Côte d’Ivoire à Madagascar, est le premier acte d’une pièce économique et sociale dont nous sommes tous les acteurs, souvent sans le savoir.
L’océan, ce champ qui ne se laboure pas

Le moteur de la pirogue tousse puis s’élance, emportant Ndiaye et son jeune équipage vers le large. Leur savoir n’est pas dans les livres, mais dans le courant, la couleur de l’eau, le vol des oiseaux. C’est un héritage fragile, transmis de père en fils. “La mer nous parle, mais il faut savoir l’écouter“, me confiait le pêcheur. “Aujourd’hui, elle crie plus qu’elle ne chante. Le poisson se fait rare, il faut aller plus loin, risquer plus.”
Cette raréfaction n’est pas une fatalité. Elle est la conséquence directe d’une pression insoutenable. À l’horizon, une silhouette massive se dessine parfois dans la brume matinale : un chalutier industriel.
Ces géants des mers, souvent étrangers, raclent les fonds marins avec une efficacité redoutable, capturant en un jour ce que des dizaines de pirogues peinent à pêcher en une semaine. Ils opèrent dans le cadre d’accords de pêche, négociés loin des communautés qui dépendent de ces mêmes ressources. Pour Djethié, cette concurrence est déloyale. C’est David contre un Goliath qui, de surcroît, a obtenu la permission de vider le champ commun.
À terre, les reines de l’économie bleue
Le retour des pirogues, quelques heures plus tard, déclenche une effervescence orchestrée. Si les hommes sont les bras qui vont chercher le poisson en mer, les femmes sont le cœur battant de la chaîne de valeur à terre. Elles sont les “femmes transformatrices“, un pilier économique trop souvent invisible.

Je pense à Awa, rencontrée sur le quai de pêche de Mballing. Les mains expertes, elle trie, écaille, vide le poisson avec une rapidité déconcertante. Une partie sera vendue fraîche sur le marché local, mais la majorité sera transformée : fumée, salée, séchée. C’est cette transformation qui permet de conserver le poisson, de le transporter vers les marchés de l’intérieur et d’assurer un revenu stable.
Plus loin d’elle, à Cotonou, au Bénin, des dizaines de femmes s’activent dans la fumée âcre des fours traditionnels.
“Chaque poisson que je fume, c’est l’école pour mon dernier, le repas du soir pour toute la famille, et un peu de dignité pour moi”, explique Helène, sans cesser son travail. “Quand les pirogues rentrent presque vides, ce n’est pas seulement le pêcheur qui souffre. C’est tout le village qui a faim.”

Le rôle de ces femmes est central. Elles représentent, selon les estimations de la FAO, plus de 60% de la main-d’œuvre du secteur post-capture. Elles sont des cheffes d’entreprise, des gestionnaires, des innovatrices. Pourtant, leur accès au crédit, à la formation et aux infrastructures reste limité. Les soutenir, c’est soutenir l’épine dorsale de la sécurité alimentaire du continent.
De la côte à la capitale : un lien vital
Le voyage du poisson ne s’arrête pas sur la plage. Le produit transformé par Awa et ses consœurs entame un périple par la route, dans des camions et des bus, vers les marchés de Dakar, Bamako ou Ouagadougou. Là, il devient l’ingrédient principal du Thieboudienne, de la sauce Gombo ou du Garba. Il est la protéine la plus accessible et la plus abordable pour des millions de familles urbaines et rurales.
La pêche artisanale n’est donc pas une simple affaire côtière. Elle est un fil invisible qui relie la mer à l’assiette. Elle est un rempart contre la malnutrition, un patrimoine culturel et gastronomique. Quand ce fil se fragilise, c’est l’équilibre nutritionnel et social de nations entières qui est menacé.
Les défis d’un héritage à préserver

Aujourd’hui, ce modèle vertueux est à la croisée des chemins. Outre la concurrence industrielle et la surexploitation, le changement climatique modifie les courants et la température de l’eau, poussant les bancs de poissons vers d’autres horizons. La gouvernance reste le défi majeur. La lutte contre la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN) exige une surveillance côtière efficace, une transparence dans l’octroi des licences et, surtout, l’implication des communautés de pêcheurs elles-mêmes, qui sont les premières sentinelles de l’océan.
Des organisations comme la Coalition pour des Accords de Pêche Équitables (CFFA) se battent pour que les accords signés par les gouvernements africains servent en priorité les intérêts de leurs populations et non ceux des flottes étrangères. La voix des pêcheurs artisans, portée par la CAOPA, commence à peser dans les instances de décision, réclamant une gestion plus juste et plus durable.
Quel avenir pour notre océan nourricier ?
Le voyage du poisson, de la pirogue à notre table, est bien plus qu’une chaîne logistique. C’est le récit de notre interdépendance, un écosystème humain qui nourrit des millions de personnes, préserve une culture et maintient un tissu social spécial. Il nous rappelle que l’économie n’est pas qu’une affaire de chiffres, mais de visages, de savoir-faire et de destins.
L’Afrique est face à un choix fondamental. Allons-nous continuer à brader nos ressources marines pour des gains à court terme, au risque de détruire un mode de vie et de compromettre notre sécurité alimentaire ? Ou allons-nous investir dans la pêche artisanale, soutenir les femmes transformatrices, renforcer la gouvernance et faire de ce secteur un véritable moteur de développement durable et inclusif ?
Le futur de nos océans, et d’une partie de notre âme, dépend de la réponse que nous apporterons collectivement à cette question. Le poisson dans notre assiette aura alors le goût, non seulement de la mer, mais aussi celui de la justice.
Par Mamadou Aliou DIALLO



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